un petit changement

Il m'est venu à l'idée de poser ici les 50 premières pages de chacun de mes romans.

Vous pourrez donc, pour ceux qui ne connaissent pas encore mes livres, avoir une petite idée de ma façon d'écrire, de mon style d'histoire  et me donner ainsi un petit avis sur vos lectures préférées.

 les textes seront posés dans les semaines qui suivent : j'ai besoin d'un peu de temps pour m'organiser.

Lundi 23/02/2015


Commençons...par la fin.

Comme promis, voici les 50 premières pages de mon roman, la Sorcière de la vallée. En choisissant de commencer par la fin, j'ai décidé de remonter le temps.

Bonne lecture !

La Sorcière de la vallée

PERONNE

 

                             Quelque part, pas très loin des murs d’enceinte, une alouette jetait ses trilles joyeuses dans l’air pur du matin. Elle l’entendait qui chantait à tue-tête par-dessus les champs  de blé moissonnés récemment. La journée serait belle et pour son dernier jour, le parfum des fleurs et le chant des oiseaux mettraient une note de douceur. Un souffle d’air arriva de l’extérieur, par la petite ouverture consentie à sa geôle et vint caresser son visage ravagé par les larmes de douleur et de désespoir. Elle inspira profondément, essaya de se souvenir des prières de son enfance mais rien ne se présenta à son esprit en déroute.

Abasourdie par la terreur des heures qui allaient suivre, elle tentait de se remémorer les circonstances qui l’avaient conduite à ce moment fatidique, à ce jour où, elle l’avait enfin compris, la vie allait lui être ôtée.

N’avait-elle pas pourtant dit à ses accusateurs tout ce qu’ils voulaient entendre ? Ne lui avaient-ils pas laissé espérer que, si elle reconnaissait ses torts, elle pourrait retourner chez elle et retrouver ses enfants ? Ils n’avaient plus qu’elle ! Il fallait qu’elle retourne auprès de ses petits. Comme ils devaient avoir peur !

Elle pensa à Raymond, l aîné et l’homme de la famille maintenant que Galibert, son époux, n’était plus de ce monde. Il aurait la charge d’élever son frère et sa plus jeune sœur.

Enfants de la « sorcière », ils n’auraient à attendre aucune pitié de la part des villageois.

Un lourd sanglot s’échappa de sa poitrine. Elle était seule ! Si seule, face à ceux qui avaient juré sa perte.

Elle songea, un court instant, à implorer l’aide divine…mais elle renonça : jamais Dieu ne ferait grâce à une sorcière, une de celles qui faisaient commerce avec le démon.

Elle n’aurait pas à attendre son trépas pour vivre l’enfer : le sort de ses enfants la consumait déjà.

Comment avait-elle pu se fourvoyer à ce point ? Comment avait-elle pu être naïve jusqu’à en oublier le danger qu’elle leur faisait courir ?

Fermant les yeux, elle revécut, en pensée, ce jour du mois de mars où les gens d’armes étaient venus l’arrêter dans sa propre ferme.

Ils lui avaient signifié qu’elle était accusée de sorcellerie et que ses terres, les terres que son époux lui avait laissé, étaient confisquées séance tenante au profit des seigneurs du lieu.

 

 

 

 

 La gestion en avait été confiée à son fils Raymond, qui avait eu la présence d’esprit de défendre son héritage et celui de son frère et de sa sœur en disant que Péronne n’avait aucun droit sur les terres que son père avait transmises à ses enfants. Les seigneurs lui en laissèrent donc la jouissance à condition qu’il leur rende compte de leur administration. Pour l’instant, les enfants ne seraient pas sans toit.

Entravée de cordes, elle avait pris la route de Labruguière, où l’attendaient ses juges, sous le regard éperdu de ses « petits », Raymond serrant les poings de rage tandis que sa fille hurlait de désespoir.

-          Je vais revenir bientôt, avait-elle promis. Je n’ai rien fait de mal ! ils vont me relâcher. Raymond, jusqu’à mon retour, prends soin des deux petits. Gardez courage, mes amours, maman revient bientôt !

Une violente secousse sur ses liens l’avait projetée en avant cependant que ses voisins, rassemblés sur le bord du chemin, la regardaient partir, escortée par une troupe menaçante.

La bouche sèche, elle se laissa emmener sur le chemin longeant les champs qui ne lui appartenaient plus, désormais. Dans la foule, elle croisa le regard d’une jeune fille aux yeux noirs, brillants d’un éclat sauvage. Elle la vit s’avancer à travers la foule de badauds…anticipant ses intentions, elle lui fit un signe de dénégation, les yeux pleins de larmes.

-          Mériel, pensa-t-elle, si tu es capable de m’entendre, ne tente rien ! ne te fais pas remarquer ! prends seulement soin de mes enfants.

Comme en réponse à sa supplique muette, la jeune fille ralentit le pas pour finalement s’arrêter au plus près d’elle quand elle la dépassa. Elle eut un geste imperceptible pour la bénir et l’encourager :

-          Courage, ma sœur, je suis avec toi !

La troupe était passée, emmenant Péronne vers son destin, ce destin qui allait prendre fin aujourd’hui, le 29 juillet de l’an de grâce 1485.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MERIEL

Longtemps après que la foule se fut dispersée, la jeune fille se tenait toujours debout sur la route, les yeux fixés sur l’horizon où avaient disparu Péronne et son escorte.

La fureur le disputait à la peur dans son cœur affolé : fureur envers les maudits qui avaient tout organisé pour perdre la «  Galiberto *» et pouvoir ainsi lui voler ses terres, seul bien que son époux, maçon de son état, avait laissé en héritage à Péronne et ses enfants; fureur contre Péronne elle-même qui, malgré les avertissements de son amie, n’avait pas pu s’empêcher de provoquer ces hommes avides, peur pour sa propre vie, pour sa sécurité, car là où Péronne avait exagéré ses propres pouvoirs, elle-même jouait sur un registre beaucoup plus vaste. Il ne ferait pas bon qu’elle soit interrogée peu ou prou sur sa présence et ses activités auprès de la guérisseuse.

Péronne avait menacé de les faire mourir, en jetant des sorts à ceux qui lui menaient la vie dure depuis la mort de son époux et elle avait fini par y croire elle-même, inconsciente du danger qu’il y avait à provoquer la colère de ses voisins. Sa rencontre avec la femme du notaire en place avait précipité sa perte…

Mériel se tenait toujours au milieu du chemin, hésitant sur la conduite à suivre. Elle finit par retourner vers la maison de Péronne pour en ôter ses affaires et parler aux enfants. Elle avait promis de s’occuper d’eux le temps que leur mère revienne des geôles du seigneur mais la jeune fille était convaincue qu’elle ne reviendrait jamais. Quel serait alors leur avenir ? Elle fut tentée, un court instant, de les prendre sous son aile mais elle renonça vite. Le danger serait trop grand et elle risquait d’attirer sur elle une attention malvenue. La vigilance de la population était braquée sur la famille Galibert et ceux qui tenteraient de leur venir en aide se verraient taxés de complicité et de commerce avec le démon Elle devait, à tout prix, rester dans l’anonymat le plus complet.

Lorsqu’elle ouvrit la porte, la fille de Péronne accourut  vers elle :

-          Mériel, elle est partie où, notre mère ? pourquoi les gens d’armes l’ont emmenée ?

Elle l’entoura de ses bras et regarda Raymond et son frère d’un air désolé, sans pouvoir trouver une quelconque réponse à leurs questions. L’aîné la regarda un moment en silence, les mâchoires crispées, les yeux brillants de colère.

 

Il passa près d’elle en la bousculant et jeta entre ses dents serrées :

-          C’est de ta faute ! tout ça, c’est de ta faute !

-          Raymond ! protesta-t-elle.

Mais il sortit en claquant la porte, laissant Mériel avec les deux plus jeunes, en pleurs.

 

 

 

JULIA

 

                       

 Des tonnes de feuillets imprimés, manuscrits, récents ou poussiéreux encombraient son bureau, les chaises autour et s’entassaient même sur le parquet. Jules regarda la montagne de documents d’un air désespéré. La somme de travail qui lui restait encore à accomplir lui paraissait colossale et, pour la première fois depuis longtemps, elle se maudit d’avoir entrepris ces recherches « au petit bonheur la chance », même si elle restait persuadée que son intuition était la bonne et que c’était en se plongeant dans cet océan de papiers qu’elle trouverait les pistes utiles pour étoffer le sujet de son prochain roman.

Ses précédentes recherches, alors qu’elle mettait en place l’intrigue de son dernier roman, l’avaient conduite sur les traces d’une histoire très peu connue du grand public et qui avait titillé sa curiosité. Toute à son projet, elle s’était promis de revenir sur cette découverte et voilà qu’après être partie à la chasse aux informations, elle se retrouvait piégée dans son propre environnement par tout ce qui pouvait avoir trait à cette fascinante histoire, à savoir pas loin d’une trentaine de kilos de documents en tous genres.

Elle laissa retomber sur le bureau le stylo qu’elle utilisait depuis près de quatre heures et se laissa aller contre le dossier du gros fauteuil en cuir en soupirant.

La sonnerie du téléphone la tira de ses réflexions. Elle décrocha, bien décidée à éconduire l’importun. Elle avait trop de travail pour se laisser distraire.

-          Allô ?

-          Julia ?

-          Maman ? qu’est-ce qui se passe ?

-          Bonjour, ma chérie ! Est-ce qu’il t’arrive de lire tes messages ?

-          Pourquoi, qu’est-ce qu’il y a ?

-          Akiko !

-          Quoi, Akiko ?

-          Elle arrive après-demain !comme elle n’avait pas de nouvelles de ta part, elle m’a envoyé un mail.

De surprise, Jules bondit hors de son fauteuil, renversant tout se qui se trouvait à proximité immédiate, aggravant le chaos ambiant. Elle poussa un juron bien senti. 

  - Julia ! la réprimanda sa mère.

La jeune femme poussa un grognement et marmonna une vague excuse. Tenant toujours le téléphone coincé au creux de son cou, elle tenta de redresser les dernières piles de documents qui menaçaient de s’effondrer. Elle ne réussit qu’à mettre en péril le fragile équilibre et le dernier rempart de stabilité finit par s’écrouler dans un nuage de poussière, provoquant une série d’éternuements qui l’empêcha d’entendre ce que lui disait sa mère.

            -  Mais qu’est-ce que tu fabriques ? s’étonna celle-ci.

           - Rien, rien ! qu’est-ce que tu me disais ?

            -  Il faudra aller la chercher à Blagnac.

            -  Qui ?

           - Julia ! mais tu le fais exprès ou quoi ? Akiko, bien sûr ! elle ne va pas venir à pied de Toulouse ! tu vas bien, ma chérie ?

          -  Oui, maman, ne t’inquiète pas !

          -  Tu ne devrais pas rester seule là-haut !

     -  Pas de soucis ! tu sais bien que je ne veux pas sortir en ce moment.

Il y eut un long silence au bout du fil puis sa mère reprit :

            - Si tu as un problème, tu m’en parles ?

           - Promis ! je vais m’occuper de préparer la chambre d’Akiko. Sa venue va me faire le plus grand bien.

        - D’accord ! dans ce cas, je vais te laisser. Ne travaille pas trop. Bises, ma chérie !

            - Bisou, Mamounette!

Elle coupa la communication  et resta un moment, le téléphone à la main, un peu décontenancée par la nouvelle de l’arrivée de son amie. Comment avait-elle pu manquer son message ? Elle reposa le téléphone sur son socle, alluma son ordinateur, se connecta à sa boîte mail et y trouva effectivement le message de son amie. Akiko lui annonçait sa venue pour le surlendemain. Elle avait fini par accepter son invitation à venir passer quelques semaines chez Jules, invitation trop longtemps repoussée en raison de l’état de santé de sa mère.

Julia alla dans la chambre d’ami. Elle repoussa les volets et laissa l’air doux du printemps entrer à flots par les fenêtres grandes ouvertes. Le soleil éclaboussait les murs clairs, chassant les ombres et les tristes souvenirs. La jeune femme alla dans la pièce voisine, revint les bras chargés de draps et de couettes et entreprit de transformer la chambrette austère en un lieu agréable et accueillant pour son amie.

 Elle venait lui témoigner son affection et son soutien et il lui semblait important que la jeune femme se sente chez elle dans la maison de Jules.

Elle avait pratiquement terminé lorsqu’un appel l’attira en haut de l’escalier :

           - Jules ?

           -  Je suis en haut !

Son voisin et ami, Nicolas, monta les marches quatre à quatre. Arrivé sur le palier, il planta un baiser sur la joue de Julia :

-        -  Salut ! qu’est-ce que tu fais ?

-         - J’ai une invitée qui arrive bientôt et je préparais sa chambre. Qu’est-ce qui t’amène ?

-        -  Juste voir ce que tu trafiques ; ça fait plusieurs jours que je te vois aller et venir, en trimballant des gros cartons…

-         - Ce n’est rien, je tentais juste de planquer quelques cadavres découpés en morceaux…je ne m’étais pas aperçue que tu m’avais démasquée …tu vas me dénoncer ?

-         - Très drôle ! tu vas faire quoi, de tes morceaux de viande ?

-      - Du hachis ? non ? je pensais t’inviter à manger… ça m’aurait permis de faire disparaître les preuves sans me faire prendre !

-        - T’es franchement dégoûtante et assez machiavélique dans ton genre ! sans rire, tu fais quoi ?

        - Je fais des recherches pour mon prochain roman ! les cartons que j’ai récupérés sont pleins de documents glanés ici et là ; ils contiennent des anecdotes qui me seront sûrement utiles… quand j’aurai eu le courage de trier tout ce fatras.

            - Besoin d’aide ?

           - Peut-être, mais je te le dirai plus tard. Un petit café ? un thé ?

          - Un café, merci !

Ils se dirigèrent vers le bureau où Jules avait rapatrié une cafetière et une machine à thé. Elle prépara une dosette et mit la machine en marche. Comme Nicolas était silencieux, elle suivit son regard jusqu’à ce que ses yeux se posent sur la photo de Luc, bien en évidence sur une étagère face à son bureau.

Comme s’il avait senti le poids de son regard, il tourna vers elle ses yeux tristes :

          - Il me manque tellement ! s’excusa-t-il.

Elle hocha la tête, trop émue pour répondre. Le chuintement de la machine à café lui donna une excuse pour se détourner et cacher ses yeux brillants de larmes. Si Luc manquait à son ami, le trou béant que sa disparition avait laissé dans sa poitrine ne se refermerait jamais. Elle allait devoir vivre avec cette perte cruelle pour le restant de ses jours.

Elle saisit la tasse et la tendit à Nicolas :

       -   Fais attention, c’est chaud ! prévint-elle en reprenant son calme.

Il prit la tasse dans ses mains et le silence s’installa un moment entre eux. Chacun perdu dans ses tristes pensées, ils n’avaient pas le courage d’aborder le sujet qui leur déchirait le cœur. Sans se concerter, ils évoquaient, dans leur mémoire, la vision chaleureuse de celui dont la présence leur faisait si douloureusement défaut.

 Malgré sa détermination à garder le contrôle, un sanglot échappa à Jules. Posant sa tasse sur le bureau, Nicolas fut près d’elle en deux enjambées et, la prenant dans ses bras :

          - Je suis désolé, Jules !

Se laissant aller dans les bras de son ami, elle pleura des larmes amères, brûlantes, pleines de désespoir, sur son amour à jamais perdu.

 

 

 

   PERONNE

En ce 4 juin 1485, la foule se massait devant le château de Labruguière où était retenue Péronne Galibert tandis qu’à l’intérieur des murs, le procureur fiscal, Bernard de Montagut,  énonçait la terrible accusation  qui scellerait le destin de la «  sorcière » :

          - La femme ici présente, répondant au nom de Péronne Galibert, femme de Jean, dit le bastier, a oublié les commandements et les préceptes de la sagesse divine. En obéissant aux persuasions et aux ruses du diable, elle a, à l’aide de poisons, de poudres vénéneuses et de paroles magiques fait périr plusieurs personnes des deux sexes ; elle en a empoisonné d’autres par vengeance, ainsi que plusieurs animaux, administrant elle-même le poison ou le faisant administrer, avec promesse de guérison ; elle a frappé de folie plusieurs personnes, les reléguant à l’état de bêtes en invoquant les démons, en les appelant à son aide et en leur rendant hommage. Ses crimes sont innombrables et bien prouvés et, au nom de toute la population, je demande un châtiment exemplaire dans l’intérêt public. J’espère que, sous le regard de Dieu, vous me l’accorderez.

Jacques Garric, un des habitants de Labruguière qui avait réussi à se glisser dans la salle d’audience où se pressait plus d’une centaine de personnes, relayait les accusations pour ceux qui étaient restés à l’extérieur.

Quand les motifs de condamnation tombèrent les uns après les autres, la foule commença à donner des signes d’agitation. Péronne était jugée par des étrangers ; personne, à Labruguière n’avait voulu se charger de l’accusation.

         -  …Il y a environ huit ans, continuait le procureur, un habitant du Reclot, Jacme Colombier, avait un fils, Jean, grand et fort garçon qui devait être le soutien de sa vieillesse. Ce fils tombe malade et le père s’empresse d’aller demander à Péronne sa guérison…

Quelqu’un dans la foule cria :

          - Pourquoi ne pas avoir plutôt demandé l’aide de Dieu pour la guérison du garçon? N’est-ce pas lui qui accomplit les miracles et qui guérit les malades ? N’est-ce pas le père qui a placé cette femme à la place du Seigneur tout-puissant ? Est-il jugé pour son appel à l’aide à une sorcière ?  Si le fils était mort suite à des prières réclamant la miséricorde et la guérison, traîneriez-vous Dieu dans ce simulacre de procès ?

Un silence de mort suivit ces paroles. Les personnes présentes se tournèrent de toutes parts, cherchant à savoir qui avait osé prononcer ce réquisitoire blasphématoire hors de la salle d’audience. Mais aucune trace de l’intervenant ne fut relevée. Si tous ne l’avaient pas entendue, ils auraient cru avoir rêvé. A l’intérieur, le procureur continuait sa diatribe, ignorant ce qui se passait sur la place publique.

       -   …Péronne réclame son salaire pour les soins apportés au garçon. Colombier tarde à la satisfaire. Elle le menace et Jean retombe dans son état premier. Alors le père, au désespoir, va réclamer un nouveau breuvage…

A nouveau, la voix goguenarde se fit entendre :

        -   Cet homme-là est un âne bâté ! non seulement c’est un vieil avare qui ne tient pas ses promesses de rémunération, mais encore il est un mauvais chrétien puisque, au vu des évènements, il ne songe même pas à en informer les autorités religieuses. Il ne devait pas trop tenir à son fils, puisque le salaire réclamé par la sorcière était une simple miche de pain noir, pour faire manger ses enfants. Apparemment, il n’a pas dû juger cette femme bien dangereuse puisqu’il a, pour la seconde fois, remis la vie de son fils entre ses mains. Pourquoi n’est-il pas jugé avec elle, pour complicité de meurtre ?

 

Cette fois, la foule se mit à gronder. Le bien-fondé de ces paroles commençait à faire son chemin dans certains esprits. Le bon sens campagnard et la roublardise de certains d’entre eux leur faisaient entrevoir quelque machination dont ils n’arrivaient pas, pour l’instant, à comprendre tous les rouages. Et toujours, entre les murs de la forteresse, le procureur continuait sa péroraison :

           - …Péronne cette fois le fait porter par Guillaume Braille, mais elle y a mêlé de la poudre de crapaud et d’araignées. Jean le boit et il devient fou furieux, frappant tous ceux qui l’approchent puis, bientôt, il quitte le toit paternel et, après avoir erré

quelques temps dans la campagne, il meurt sans confession, privé des sacrements de l’église.

          A nouveau, la voix moqueuse s’éleva du fin fond de l’assemblée, comme si la personne qui parlait se déplaçait, ou encore comme si plusieurs, assistant à cette parodie de justice, se mettaient à penser la même chose.

            - Le Colombier a engendré  un dément ! Déjà, bien avant que la Galibert le soigne, le Jean cognait sur sa mère et terrorisait les siens Personne, hormis le Seigneur trois fois Saint, n’aurait pu ramener à la raison ce pauvre fou que l’abus de la boisson faisait délirer. De la poudre de crapaud et d’araignée !! Voilà bien une fable à servir aux enfants ! Monseigneur le procureur assistait-il à la préparation de ces mixtures pour affirmer, avec autant d’autorité, que la composition de ces breuvages ont fait mourir le Jean Colombier ? continua la voix insistante.

                  Excédée de ne pouvoir identifier celui qui mettait ainsi à mal la crédibilité des instances judiciaires, la populace se souleva ; la rumeur, qui couvait depuis que le procureur avait commencé son long monologue accusant la malheureuse, finit par se transformer en mouvement de colère et de révolte. Les gens d’armes qui patrouillaient au milieu de la foule dépêchèrent un des leurs auprès du juge, attendant les instructions pour intervenir. Les ordres étaient clairs : en premier lieu, il fallait surveiller les personnes présentes, afin de voir si Péronne aurait pu bénéficier d’une quelconque complicité, ensuite il leur incombait d’empêcher toute manifestation qui pourrait nuire au bon déroulement du procès. En fait, les juges eux-mêmes, se rendant peut-être compte du peu de solidité des accusations et du manque de preuves réelles, dans cet emprisonnement arbitraire uniquement basé sur la rumeur publique, avaient donné des ordres pour prévenir tout débordement. Le montage inique des faisceaux de présomption par l’accusation requérait toute leur attention et il ne ferait pas bon que les villageois, massés aux portes du château, en viennent à se rendre compte qu’on les prenait pour des idiots.

Les ordres revinrent rapidement : il fallait disperser la foule, si possible dans le calme et inciter les gens à rentrer chez eux où ils pourraient attendre les nouvelles. Si certains obéirent à cette injonction sans discuter, une bonne partie des habitants rechigna à s’exécuter, mettant à mal la patience de la maréchaussée qui menaça les récalcitrants d’emprisonnement malgré la volonté des juges de ne pas provoquer la colère de la foule.

   - Allez, les moutons, obéissez ! ricana la voix devenue le combustible de la fureur populaire.

            Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le chaudron.

La colère passa comme un ouragan dans les rangs de la foule restante et les gens d’armes se retrouvèrent très vite débordés par la populace en furie. A aucun moment, il n’y eut personne d’assez sensé pour se demander comment la situation avait pu dégénérer ainsi et qui était le trublion qui manipulait la foule par ses remarques assassines.

Les représentants des forces de l’ordre, bien armés et plus aguerris, finirent par reprendre le contrôle et repoussèrent sans aucun ménagement les habitants furieux hors des limites de la place. Quand le calme revint enfin, ils découvrirent, dans le coin le plus reculé de l’espace public, une jeune fille en larmes, les cheveux dénoués, les vêtements déchirés. Apparemment, elle avait été victime de la violente poussée de colère des villageois.

Apitoyés, les gens d’armes se portèrent à son secours, essayant de la rassurer, en pure perte. Ils tentèrent un moment de la convaincre de rentrer chez elle mais elle ne semblait pas comprendre ce qu’on lui disait. En désespoir de cause, le capitaine ordonna à ses hommes de la conduire en sûreté à l’intérieur de la salle du tribunal où il se faisait fort de convaincre les assesseurs de lui accorder asile le temps que la situation revienne à la normale.

C’est ainsi qu’escortée par une escouade d’hommes armés, Mériel fit son entrée dans la salle d’audience, pour être au plus près de son amie et la soutenir par sa présence.

 

 

 

 JULIA

 

 

                         Elle attendait, dans le hall des arrivées de l’aéroport, que l’avion de son amie se pose sur la piste. Un petit quart d’heure de retard et la voilà qui tournait dans le gigantesque complexe comme un animal en furie, maudissant les avions, les bateaux, les trains et Dieu sait quels autres moyens de transports, incapables d’arriver à l’heure prévue.

Pour être honnête, elle se disait que tous étaient soumis aux aléas de la vie, mais cela ne la rendait guère d’humeur plus conciliante.

Elle allait de la rangée de chaises où elle s’asseyait de temps en temps à la grande baie vitrée qui donnait sur les pistes, provoquant des regards suspicieux ou franchement hostiles de la part des autres usagers. Une femme finit par la regarder en haussant les épaules d’un air dédaigneux. Elle alla se planter devant elle :

             -  Quoi ? il y a un problème ? lança-t-elle d’un ton hargneux.

Honteuse, la femme plongea le nez dans le magazine qu’elle tenait à la main sans répondre. Nul doute qu’elle pensait avoir affaire à une simple d’esprit.

Le haut-parleur retentit, annonçant l’arrivée de l’avion d’Akiko. Julia, qui avait fini par s’asseoir sur la dernière chaise de la rangée, sauta sur ses pieds avec impatience. Enfin, elle allait voir son amie, «  en chair et en os » pensa-t-elle tout en se disant que cette expression était parfaitement horrible.

Depuis plusieurs années, maintenant, elles correspondaient par le biais d’Internet et une franche amitié s’était nouée entre elles, faite de confidences, de partages et de soutien moral. Six mois plus tôt, enfin, Akiko s’était décidée à quitter son Japon natal pour quelques semaines afin de rendre visite à son amie française. Jules avait tout simplement manqué le message la prévenant de son arrivée.

Un peu angoissée, elle ne quittait pas des yeux la porte des arrivées tandis que mille pensées tournaient dans sa tête :

         -  Est-ce que je vais la reconnaître ? après tout, je ne l’ai vue qu’en photo ! Et si elle ne m’aimait finalement pas ? si elle me trouvait nulle ? pppfff, six semaines, ça va être long si jamais, au bout du compte, on n’avait rien à se dire...

 

           - Julia !

Toute à son introspection, elle n’avait pas vu arriver son amie qui venait de passer la porte et lui faisait un petit signe de la main pour attirer son attention.

Finalement oui, elle l’aurait reconnue sans hésitation.

Elle lui fit signe à son tour et se posta près de la réception des bagages.

           - Bonjour, Julia ! je suis contente de te voir enfin, dit Akiko avec un sourire éclatant.

            - Akiko ! c’est vraiment un grand jour pour moi aussi, dit-elle en serrant son amie dans ses bras. As-tu fait un bon voyage ?

            - C’était un peu long, mais oui, c’était un bon voyage !

       -    Bien, on récupère tes bagages et on y va ? ou bien veux-tu manger ou boire quelque chose avant de partir ? nous avons une heure et demie de trajet.

           -  Ça ira, je préfère partir maintenant !

 

       Un quart d’heure plus tard, Jules se glissait dans la circulation toulousaine avec l’aisance d’un char d’assaut. Prompte à s’enflammer en ce qui concernait les compétences des automobilistes de la région en leur indiquant verbalement et d’une manière plutôt directe ce qu’elle pensait d’eux, elle fit cependant attention à ne pas froisser son amie d’entrée de jeu.

Le trajet commença dans un silence expectatif, chacune attendant que l’autre entame la conversation.

Au final, elles se décidèrent à parler toutes les deux en même temps :

            - Comment…

         -     Tu as …

Elles éclatèrent de rire et l’atmosphère en fut allégée :

-          Désolée ! dit Akiko, je ne voulais pas être impolie. Je ne sais pas quoi dire, en fait, je suis un peu angoissée à l’idée que nous n’ayons rien à nous dire.

          -  J’ai eu la même peur, lui avoua Julia en riant. Je me disais que tu me trouverais nulle et que tu regretterais ton voyage pour venir me voir.

           - Aucune chance, répliqua son amie en se calant confortablement sur son siège. Il y a trop longtemps que j’avais envie de venir voir où tu vivais, quelle était cette région qui t’inspirait autant...Et puis, même si je ne t’avais pas vue de mes yeux, j’ai appris à te connaître à travers tes messages et tous les contacts que nous avons eus…tu es quelqu’un d’authentique, de naturel et c’est ce qui m’a plu chez toi.

Julia, surnommée Jules par sa famille et ses amis, eut un sourire un peu désabusé :

            - Je suis aussi colérique, râleuse, usante…

         -     Je n’en crois pas un mot, dit Akiko.

    - Tu verras, à l’usage, rétorqua-t-elle. Je peux être particulièrement infâme, surtout en ce moment.

Akiko eut un geste inattendu ; elle lui prit la main et la serra très fort :

          -  Je suis navrée pour toi ! tellement désolée, Julia!

Elle comprit que son amie évoquait son deuil récent ; pour ne pas s’écrouler en larmes, elle prit une profonde inspiration :

        -    Merci ! dit-elle simplement.

Elle se concentra sur le trajet, quelques minutes, puis rompit le silence :

           -  J’espère que tu aimes le désert ! j’habite vraiment au milieu de nulle part et ça risque de te faire un choc, comparé à ta vie tokyoïte.

        -    Je m’adapterai, pas de problèmes, répondit Akiko en souriant.

Elles continuèrent à deviser tranquillement jusqu’à leur arrivée. Quand Jules arrêta la voiture, son amie quitta le véhicule et regarda autour d’elle, d’un air appréciateur :

-         -  C’est magnifique ! encore plus beau que sur les photos et que dans mes espoirs les plus fous !

Elle fit quelques pas en direction du jardin où le printemps finissant faisait exploser les couleurs et les parfums des fleurs.

L’air était doux, en cette fin de matinée et le soleil, déjà chaud, laissait augurer une belle après-midi.

-         -  Tu ne m’avais pas dit qu’il y avait toujours du vent, chez toi ?

-         -  Absolument ! aujourd’hui, il ne souffle pas en rafale mais je te parie qu’avant la fin de la journée, il nous fera une petite visite.

        Comme pour lui donner raison, un souffle puissant se leva. Bien  avant de le ressentir, elles entendirent un mugissement dans l’air, suggérant la respiration phénoménale d’un animal mythique, inconnu et d’une force terrifiante.

Le souffle les atteignit avec une force prodigieuse, faisant voler leurs cheveux, leurs vêtements et des tourbillons de feuilles et de poussière :

-         -  Est-ce que ça répond à tes interrogations ? demanda-t-elle en haussant la voix pour couvrir le bruit du vent.

-        -  Tout à fait ! répondit Akiko. C’est toujours aussi violent et inattendu ?

-      -    Souvent ! confirma Julia. On va dire que tu as de la chance, aujourd’hui, ce sera un jour plutôt calme !

-          - Ah bon ? répondit son amie en éclatant de rire et en saisissant ses bagages.

Jules vint à sa rescousse et prit les derniers sacs puis, elle l’invita à entrer dans la maison. Quand elle eut passé le seuil, Akiko se tourna vers elle :

-       -   Merci, Julia, de m’accueillir dans ta maison ! c’est d’une grande générosité de ta part !

-      -    C’est surtout du pur égoïsme ! je ne voulais pas te partager avec quelqu’un d’autre ! allez, on file poser tes affaires à l’étage !

Elle passa devant, grimpa l’escalier suivie d’Akiko et lui indiqua sa chambre.

-         -  Oh ! c’est grand ! commenta la jeune femme.

Elle sourit, en pensant que son amie ne devait pas être habituée à occuper autant d’espace.

-        -  Pas de panique, tu ne vas pas te perdre. Voici une penderie et une commode pour ranger tes affaires. La salle de bains est de ce côté, les toilettes par là ! ma chambre est derrière la porte d’en face. Je vais te laisser t’installer. Dès que tu auras terminé, rejoins-moi sur la terrasse. Nous y prendrons notre déjeuner. Autant profiter du beau temps. A tout à l’heure !

 

Elle quitta la pièce, laissant Akiko se familiariser avec les lieux et se dirigea vers la cuisine. Elle sortit du réfrigérateur le repas qu’elle avait préparé tôt, le matin même et se mit en devoir de réchauffer ce qui devait l’être. Elle alla dresser la table sur la terrasse, à l’ombre des sapins qui la bordaient et termina juste quand son amie la rejoignit. Jules l’invita à prendre place et lui tendit un plat de salade fraîche.

-          Sur quoi travailles-tu, en ce moment ? demanda Akiko en se servant quelques feuilles bien craquantes.

-          Pour l’instant, répondit-elle, je n’arrive plus à aligner deux mots. J’ai l’impression que mon inspiration à disparu avec …avec…

Sa voix dérailla et elle se tut, gênée. Akiko posa ses couverts dans son assiette et, tendant la main, elle saisit celle de Julia:

-          Tu peux pleurer, si tu en as envie ! dit-elle doucement. Je comprends ce que tu ressens, je t’assure et tu ne dois pas te contraindre pour moi.

-          Ça va aller, se reprit-elle, les yeux trop brillants, c’est juste que parfois, c’est un peu trop dur.

Akiko hocha la tête puis reprit :

-          Quel était ton projet, après ton dernier roman ?

-          En faisant des recherches, j’avais découvert, par hasard, l’histoire d’une femme accusée de sorcellerie, qui vivait pas très loin d’ici. Comme je pense que les choses n’arrivent jamais sans raison, je me suis dit que c’était sûrement là le sujet de mon prochain livre. J’avais commencé à faire des recherches mais quand Luc est tombé malade, j’ai laissé de côté tout ce qui concernait l’écriture. Aujourd’hui, je n’ai pas la force ni la foi de m’y remettre. C’est comme si mon inspiration était morte avec lui.

Elle détourna la tête pour reprendre une contenance, inspira profondément puis, se retournant vers son amie, elle lui offrit, courageusement, un sourire tremblant.

Il se passa quelques secondes silencieuses. Elles mangèrent, chacune perdue dans ses pensées, puis Jules se lança dans une discussion légère, interrogeant son amie sur ses projets de visites communes :

-          Je te laisse choisir les endroits où tu m’emmèneras ! répondit Akiko, mais j’aimerais que tu me fasses découvrir tous les lieux qui ont servi de décors à tes romans.

Quand je les lisais dans le train, à Tokyo, j’oubliais souvent de descendre à ma station, tant j’étais prise dans ton histoire. Je m’imaginais les paysages et les personnages. J’avais l’impression qu’ils étaient authentiques et bien vivants. Ils semblaient si réels !

Elle se mit à rire :

-          Je vois ce que tu veux dire ! Yuriko m’a dit la même chose. Elle aussi manque ses arrêts.

Elle soupira :

-          Je vais finir par avoir des ennuis avec les chemins de fer japonais !

Akiko eut un petit sourire:

-          Alors tu deviendras célèbre ! ce serait génial, non ?

-          Si tu le dis ! et toi ? où en es-tu de la traduction ?

-          Ça avance doucement. Avec mon travail et la maladie de ma mère, je suis un peu limitée en temps. Mais je finirai, je te le promets ! mes amies veulent absolument lire ton premier roman et toutes ne maîtrisent pas le français.

-          En attendant, je te remercie de m’avoir offert  ton aide. J’ai toujours eu envie de voir mes écrits lus dans ton pays.

-          Pourquoi ?

Jules haussa les épaules :

-          Je ne sais pas ! une idée farfelue, je te le concède.

-          Non, je ne crois pas ! j’ai beaucoup aimé ce que tu as fait et je ne suis pas la seule. As-tu écrit quelque chose depuis …depuis…

-          Depuis le décès de Luc ? non, j’en suis incapable, avoua Jules. Je n’ai réussi qu’à écrire de tout petits textes, juste pour évacuer ma peine, pour lui dire tout ce que je n’ai pas pu lui dire avant, tout ce que je regrette de ne pas avoir dit.

 Akiko entendit une fêlure dans sa voix. La peine de son amie lui parut lourde à elle aussi.

Elle décida de l’aider à reprendre goût à la vie, même si plus rien ne serait jamais comme avant. Pour cela, elle disposait de six semaines, six semaines dont elle mettrait chaque instant à profit pour qu’au moment de son départ, Julia ait retrouvé sa capacité à raconter les histoires qu’elle aimait tant.

-          Voilà ce que je te propose, dit-elle, je vais t’aider à trouver des informations pour ton roman. Nous irons sur les lieux où la sorcière a vécu et nous mènerons nos recherches comme une enquête de police.

-          Tu t’y connais en investigations policières ? s’étonna Jules.

-          Non, mais on va se renseigner sur  internet…           Kampaï ! dit Akiko en levant son verre de vin.

 

 

 

 

MERIEL

                       

 

 

          La douleur la transperça comme un coup de poignard. Elle avançait contre le vent, sa grande pèlerine noire serrée autour d’elle. Prenant une profonde inspiration, elle accéléra le pas pour rejoindre le bouquet d’arbres qui se découpait sur le clair de lune.

Hagarde, elle essayait de comprendre pourquoi elle se trouvait là, loin de toute habitation, de tout être humain, de comprendre pourquoi elle avait cette douleur en plein cœur, cette douleur qui l’empêchait de respirer, qui l’empêchait de vivre.

Les larmes se mirent à couler, libératrices, emportant avec elles la sensation d’étouffement qui l’oppressait depuis tant de jours.

Elle essaya de reprendre ses esprits, repensant aux trois enfants qu’elle avait confiés à quelque parente obscure de leur famille. Elle avait eu, un moment, la sensation de trahir son amie : elle lui avait promis de s’occuper d’eux !

La suite des évènements lui avait vite fait comprendre que si elle tenait cette funeste promesse, elle serait un danger permanent pour leur vie. La mort dans l’âme, elle avait décidé de confier les enfants à une cousine éloignée de leur père puis, elle avait quitté Labruguière aussi vite qu’elle l’avait pu.

Evitant les axes trop fréquentés, elle avait pris la direction du nord à travers les champs et les bois, voulant mettre le plus de distance possible entre elle et le village qui avait condamné son amie, entre elle et le sombre passé qui lui collait à la peau.

Arrivée à Labruguière pleine de force, de courage et d’illusions, elle en repartait le cœur mort et se dirigeait vers le seul endroit au monde où elle n’aurait jamais voulu revenir.

Elle rentrait chez elle.

 

           Elle s’éveilla en sursaut. La nuit commençait à céder la place au petit matin et elle se redressa sur sa couche improvisée de feuilles sèches. Heureusement pour elle, l’été atteignait sa pleine maturité et elle n’avait pas eu à souffrir du froid en plus de sa peine. Un peu courbaturée par sa nuit à même le sol, elle se redressa et s’étira. Un nom s’imposa à son esprit.

Gabriel !

Depuis combien de temps n’avait-elle plus pensé à son vieil ami ?

Comme il lui manquait aujourd’hui ! Son front têtu, ses silences réprobateurs quand elle ne voulait rien entendre de ses conseils avisés, ses sourires mi-bougons, mi-attendris lorsqu’elle lui demandait pardon de ne pas toujours être une bonne élève…

Ce fut encore une douleur cuisante qui se rajouta à la perte de Péronne et des enfants.

Tous les gens qu’elle chérissait étaient-ils voués à disparaître, à lui être arrachés, la laissant seule et orpheline davantage  à chaque fois ?

Une soudaine soif la taraudant, elle se mit en quête d’un ruisseau ou d’une source. Elle chercha pendant un long moment, sans succès. Excédée, elle finit par céder à la tentation de la facilité.

Elle ferma les yeux et envoya son esprit à la recherche de l’eau. Elle suivit mentalement les méandres d’un petit ruisseau et remonta son courant jusqu’à ce qu’elle ressente sa présence non loin d’elle. Ses narines frémirent à «  la senteur » fraîche de l’onde. Pour le commun des mortels, l’eau n’avait pas d’odeur ; pour Mériel, elle avait l’odeur de la vie. Elle en reconnaissait les vibrations et le courant au plus profond d’elle-même.

Suivant son intuition, elle finit par dénicher un filet d’eau courant sous les fougères. Pendant un moment délectable, il n’y eut rien de plus important au monde, pour elle, que de boire à longs traits, dans sa main en coquille, le liquide revigorant. Durant de longues minutes, elle ne pensa à rien d’autre qu’à étancher la soif qui la torturait comme une brûlure.

-          Te voilà bien matinale !

Au son de cette voix, haïe entre toutes, elle se raidit, tétanisée par la peur et la colère.

-          Regarde-moi, quand je te parle !

Le dos rond, elle se ramassa sur elle-même, prête à bondir.

-          Vraiment, Mériel, croyais-tu que je ne retrouverais pas ta trace ?

Dans un incroyable sursaut d’énergie, elle fit face et bondit avec fureur sur celui qui l’avait interpellée.

Ce ne fut que lorsqu’elle entendit le malheureux crier :

-          Pitié, damoiselle, je voulais seulement vous venir en aide !

Qu’elle se rendit compte de son erreur. Se retirant loin de sa victime, elle contempla, hagarde, le jeune homme qui tentait de se redresser.

Ce n’était pas Brentus, ça n’avait jamais été lui ! Il n’était pas là et seul, son esprit traumatisé lui avait fait croire à sa présence.

 

Epouvanté, le garçon restait à terre, tétanisé. Elle reprit à grand-peine la maîtrise de soi et tenta de calmer les battements fougueux de son cœur en contrôlant sa respiration. Lorsqu’elle fut apaisée, elle s’approcha de sa victime :

-          Je vous demande pardon d’avoir si mal agi envers vous… vous m’avez surprise et j’ai eu peur, seule dans cette contrée si loin de tout. J’ai pensé que vous étiez un brigand.

Le jeune homme se releva enfin et, brossant de la main les feuilles et brindilles accrochées à ses vêtements, il répondit sans lever les yeux sur elle :

-          J’ignore quel est le fou qui pourrait avoir l’impudence de vous maltraiter… pour ma part, je ne m’y risquerais point ! votre énergie à vous défendre me fait augurer le pire pour vos éventuels agresseurs…ou pour ceux qui auraient l’idée saugrenue de vous venir en aide lorsque le besoin ne s’en fait point sentir et que vous ne leur avez rien demandé !

Mériel le regarda un instant, décontenancée, jusqu’au moment où elle vit la petite étincelle de gaieté qui dansait au fond de ses yeux.

Elle finit par sourire à cet étranger, même si, au fond de son cœur, la joie était depuis longtemps éteinte.

Elle hésita entre prendre son baluchon et poursuivre son chemin séance tenante ou engager la conversation avec lui, même si la bienséance ne l’y autorisait guère.

Faisant fi de la bienséance, elle résolut d’en apprendre davantage sur le lieu où elle se trouvait.

-          Où sommes-nous ? quel est le nom de cet endroit ? s’enquit-elle.

Désignant un village haut perché sur un piton rocheux, il répondit :

-          Voici Cordes… vous y trouverez là-bas toute l’aide dont vous pourriez avoir besoin.

Devant son air perplexe il reprit :

-          A votre air, je gagerais que vous n’êtes jamais venue par chez nous.

Mériel secoua la tête :

-          Je suis partie il y a trois ans de nos terres du Limousin. Je ne suis pas passée par ici pour descendre plus au sud.

-          Êtes-vous descendue jusqu’à la Méditerranée ? demanda-t-il intéressé, je rêve d’aller voir ses rivages…parfois, des voyageurs remontent jusqu’ici, des voyageurs qui ont vogué jusqu’aux terres orientales et qui nous racontent les beautés de la Terre.

Elle sourit avant de lui répondre :

-          J’ai bien peur de ne pas avoir d’aussi belles histoires à vous narrer. Mon voyage ne m’a conduite que jusqu’aux terres de Labruguière.

A peine avait-elle prononcé ces mots qu’elle se maudit de sa sottise. Son compagnon ne parut pas s’apercevoir de son trouble et posa la question qu’elle redoutait par-dessus tout :

-          Vous étiez à Labruguière ces derniers mois ? Avez-vous eu vent de ce fameux procès de la Sorcière ? Peut-être y avez-vous, vous-même, assisté ? les gens de son village l’accusaient, entre autre chose, d’avoir « aidé »  son mari, le Jean Galibert, à passer de vie à trépas sans coup férir. Dame!   il faut dire qu’elle était l’épouse en secondes noces et il paraitrait que l’homme n’était pas un tendre ; de plus, il avait déjà deux garçons à lui. Elle se retrouvait finalement avec deux gars qui ne lui étaient rien, qui la haïssaient et la fille qu’elle avait eue du Jean Galibert…enfin, c’est ce qu’on dit.

Mériel se souvenait fort bien de l’animosité latente qui régnait chez son amie ; il était évident que Raymond, le fils aîné du bastier ne portait pas Péronne dans son cœur. Cependant, elle restait sa seule parente après le décès de son père et c’était elle qui prenait soin d’eux…

-          Non, répondit-elle vivement, je ne sais rien de cette affaire. Bien sûr, j’ai ouï dire qu’une malheureuse femme avait eu maille à partie avec les autorités de la ville, mais j’ai pour habitude de ne pas prêter foi aux dires des bonnes gens.

Prononçant ces paroles, elle eut l’impression d’abandonner derrière elle celle qui lui avait ouvert sa porte et son cœur quand elle était arrivée, seule et brisée, dans le village niché au pied de la Montagne Noire. Se sentant au bord des larmes, elle inspira profondément et se souvint du conseil de Péronne, quelques jours après son arrestation :

-          « Quoi qu’il arrive, Mériel, ne dévoile jamais la vérité. Les hommes ont arrêté ma perte ! nulle preuve de mon innocence ne me sauvera. Pour beaucoup, je suis celle dont on doit se débarrasser. Pour certains, il s’agit d’assouvir une vengeance, pour d’autres, ils guignent du côté des terres que Galibert, mon époux, m’a laissé… je t’en supplie, Mériel, garde-toi de ces mauvaises gens ! Prends soin de mes enfants, c’est la seule faveur que je te demande. »

Son vis-à-vis hocha la tête, sans se douter des pensées qui agitaient son cœur et son esprit :

-          J’en conviens, finit-il par dire, il ne fait pas bon, en ces jours troublés, de se mêler en quoi que ce soit d’affaires d’église ou d’état. Il n’empêche que, pour beaucoup, cette pauvre femme n’a pas eu un procès impartial et que son humble condition n’a pas joué en sa faveur. Le bruit court que la femme du notaire de Labruguière était impliquée plus gravement encore, mais que son époux est allé la tirer des griffes de ses juges, à Toulouse. Ma foi, je pense que celle qu’on a surnommée la sorcière a fait les frais de la colère des autorités. Dame, il fallait bien que quelqu’un paie. Elle n’a sûrement été que la victime d’une affreuse machination.

-          Il se pourrait, en effet, acquiesça Mériel, mais qui pourrait le dire ?

Elle se tourna vers l’est où le soleil montait dans l’azur :

-          Je dois aller, à présent ; je vais suivre votre conseil et me rendre à Cordes pour tenter d’y trouver des voyageurs qui se rendraient en Limousin. Je n’ai pas le cœur d’accomplir ce long périple en solitaire.

-          Il ne serait pas sage, en effet, de vous aventurer seule sur les routes. On a signalé la présence de bandits de grand chemin…de nombreux voyageurs se sont fait dépouiller et battre comme plâtre au point d’y perdre presque la vie. Seuls les grands convois échappent encore à ces attaques. Alors les gens se regroupent pour plus de sécurité et pour pouvoir se défendre en louant les services de quelques mercenaires, d’anciens soldats qui assurent la sécurité de leurs déplacements.

La jeune femme le remercia à nouveau et prit la direction du village fortifié tandis que son compagnon d’un instant coupait court à travers champs pour rejoindre un hameau caché dans les replis des collines.

Elle passa les portes alors que le soleil bondissait dans le ciel, éclaboussant l’azur et les quelques nuages paresseux d’or et de pourpre.

Il pleuvrait avant la tombée de la nuit !


 

 

 

 

 

Mériel avançait d’un bon pas pour ne pas se laisser distancer par la colonne humaine qui serpentait dans les bois, sous la protection des mercenaires loués dans la cité de Cordes. Elle s’était jointe à la cohorte des voyageurs en prétextant une visite à une parente malade. Il y avait tant de demandes que seules étaient acceptées celles qui présentaient un caractère impératif. Elle avait dû payer son écot, une pièce d’argent, pour pouvoir bénéficier d’une protection somme toute assez aléatoire, puisqu’ il arrivait parfois que les mercenaires se joignent aux brigands pour dépouiller ceux dont ils devaient assurer la protection.

Elle avait pris soin de ne pas dévoiler sa véritable identité et de bien cacher la petite fortune qu’elle gardait par devers elle. L’avidité et la cupidité de certains êtres humains lui avaient appris à se garder de toute confiance envers la majorité d’entre eux.

Elle était impatiente de mettre le plus de distance possible entre elle et le village de son amie, ce village où elle avait cru un temps, pouvoir reconstruire une vie dévastée par la haine et la jalousie.

Labruguière !

En évoquant ce nom, elle ne pouvait s’empêcher de se demander quelle aurait pu être sa vie, là-bas, si, au lieu de se lier d’amitié avec Péronne, elle avait rencontré d’autres personnes. Peut-être aurait-elle été très différente, sûrement même !

En même temps, il lui revenait à la mémoire les derniers jours dans ce village qu’elle avait tant aimé :

La rumeur qui commençait à courir, à enfler : on murmurait, sous le manteau, que deux notaires, Antoine Guini de Castres et Martial Bertrand de Labruguière, avaient entamé une information secrète à l’insu de Péronne. Mériel avait incidemment surpris une conversation entre le marchand Rosergue et Guillaume Braille. Elle en avait informée Péronne, lui disant sa propre intuition. Ses tentatives pour amener Péronne à fuir le danger qui se dessinait à l’horizon demeura vaine… rien n’avait pu décider la jeune mère de famille à abandonner les terres que lui avait laissé son époux à sa mort.

Elle fut tirée de ses sombres pensées par un cri. Le chef des mercenaires ordonnait une halte afin que chacun puisse se restaurer et se reposer un moment avant de reprendre le voyage qui durerait ensuite jusqu’à la tombée de la nuit.

Tandis que les autres s’asseyaient dans l’herbe qui bordait le chemin, sous la fraîcheur des arbres, elle se retira à l’écart, pour manger tranquillement. Elle sortit de sa petite besace un bout de pain, un morceau de fromage et une petite outre, cadeau de Péronne pour ses travaux dans les champs, qui contenait de l’eau en quantité suffisante pour une journée.

-          Tu ne peux pas rester là, à l’écart ! rejoins le groupe !

Elle sursauta en s’entendant interpeller de la sorte. Un des mercenaires se tenait devant elle, l’air sévère. Elle leva ses yeux noirs sur lui, un peu effrayée.

-          Tu ne dois pas t’éloigner ! on ne peut pas assurer la protection de tous si chacun s’éloigne à sa guise.

-          Je suis désolée ! dit-elle en se levant précipitamment, je n’avais pas pensé à ça !

En se redressant, elle avait fait tomber son repas. L’homme se pencha, ramassa le pain, le fromage et les lui tendit.

-          Fais donc attention ! la nourriture n’est pas facile à se procurer en chemin et elle coûte cher. A moins d’être fille de riche, tu devrais être plus ordonnée.

Elle blêmit sous l’ironie à peine déguisée. Son premier réflexe fut de châtier l’impudent personnage mais elle se dit que, d’une part, elle se mettrait en grand danger et, d’autre part, qu’elle ne devait pas laisser cette petite réprimande la mettre dans cet état.

-          Oui, bien sûr !

Un peu furieuse tout de même, elle leva à nouveau les yeux sur lui. Elle reçut le choc de deux yeux clairs dans un visage tanné par le soleil. Une tignasse d’un brun doré dont les boucles, retenues en catogan, s’échappant dans un fouillis indescriptible, auréolait un visage avenant. Une barbe naissante complétait un tableau somme toute assez plaisant.

Elle se ressaisit à ce moment, se rendant compte qu’elle observait son vis-à-vis sans la moindre vergogne.

Elle hocha la tête et le contournant par la droite, se dirigea sans plus rien ajouter vers les autres voyageurs, sous le regard intrigué du mercenaire.

De son côté, Adrien regardait s’éloigner cette étrange jeune femme dont il ignorait à peu près tout, à part qu’elle était belle.

Il songea qu’il allait mettre à profit le reste du voyage pour découvrir ce qu’elle faisait dans cette compagnie de voyageurs, seule, sans amis, sans parents.

Il rejoignit le groupe de personnes dont il avait la responsabilité avec cinq de ses amis, anciens soldats comme lui. Leur temps au service du seigneur étant terminé, ils avaient décidé de mettre leur expérience d’hommes d’armes à la disposition de ceux qui en auraient besoin et surtout, de ceux qui auraient les moyens de s’offrir leurs savoir-faire en matière de combat rapproché.

Il leur accorda encore quelques instants de répit puis passant auprès des uns et des autres, il leur recommanda de se préparer à reprendre la route.

Il y eut bien quelques réticents qui objectèrent que la chaleur était bien trop forte pour continuer le voyage mais un regard appuyé d’Adrien et l’air renfrogné de ses amis eurent raison de leur velléité de rébellion.

Ils reprirent donc leur progression, encouragés par les mercenaires qui leur promettaient une bonne nuit de repos dans une auberge, à une dizaine de lieues de là.

Mériel fut une des premières à se remettre en chemin ; elle pensait qu’il valait mieux ne pas attirer davantage l’attention sur elle. Elle voulait voyager en sécurité et, pour cela, elle ne devait pas se faire remarquer de ses compagnons.

Adrien la suivait des yeux, perplexe.

-          Beau brin de fille, hein ? vint lui souffler Pierrick, à l’oreille.

Adrien regarda son ami en souriant d’un air ahuri :

-          Une fille ? où ça ?

-          C’est ça ! moque-toi ! tu crois que je ne t’ai pas vu aller à sa rencontre, tout à l’heure ?

-          Je n’allais pas à sa rencontre, j’allais lui dire de rejoindre les autres pour éviter de disperser nos forces en cas d’embuscade.

-          En fait d’embuscade, c’est toi qui t’es retrouvé pris au piège.

Adrien donna une tape amicale sur le crâne de son ami :

-          Va donc prendre la tête du convoi et n’oublie pas que tu es quasiment marié !

-          Quasiment !

-          Que penserait ton aimée si elle savait les pensées qui se sont glissées dans ta cervelle de moineau ?

-          Que je t’encourage à trouver une femme à ton goût pour réchauffer tes nuits et remplir ta vie !

Adrien éclata de rire :

-          Oh, non, non, mon gentil Pierrick ! ne te mêle pas de vouloir régenter ma vie, je suis très bien comme je suis et je n’entends pas renoncer à ma liberté pour une femme, aussi belle et fragile soit-elle.

Pierrick regarda un instant l’inconnue qui marchait d’un bon pas à quelques distances devant eux :

-          Fragile ? dit-il dubitatif, je crois que tu ne devrais pas te fier aux apparences !

Comme pour lui donner raison, la jeune femme se tourna soudain vers eux et vrilla son regard dans ceux des deux hommes. Pierrick frissonna sous l’impact de ces yeux sombres cependant qu’Adrien cherchait à percevoir dans ce contact visuel, quelque chose qui lui permettrait de trouver une faille dans la défensive que la mystérieuse inconnue semblait vouloir opposer à tous.

Mériel sembla sentir le malaise de Pierrick et s’en voulut aussitôt. Il avait l’air d’être une personne plutôt affable et il ne méritait certainement pas le courant d’hostilité qu’elle lui avait envoyé. Alors, pour le rassurer, elle lui adressa un sourire lumineux puis, se détournant, elle reprit sa marche, laissant l’homme sidéré.

Un peu dépité, Adrien s’approcha de son ami, toujours immobile :

-          Eh bien ! t’aurait-elle transformé en statue de sel, femme de Lot *? plaisanta-t-il.

-          J’aimerais bien savoir qui elle est, d’où elle vient.

-          Pierrick ! dit Adrien d’un ton d’avertissement.

-          Ne te méprends pas, mon ami ! cette fille cache un secret, un secret dangereux…et elle traîne avec elle une peine immense.

Se ressaisissant, Pierrick s’éloigna, laissant Adrien encore plus confus par ses paroles qu’il ne l’était depuis son entretien avec Mériel.

Il ne pouvait s’empêcher de penser que son ami avait vu juste et que cette fille, en apparence si humble et si fragile, cachait une personnalité hors du commun. A l’instar de Pierrick, il se posait les mêmes questions : qui était-elle ? D’où venait-elle ?

La jeune femme, de son côté, se rendait compte du trouble qu’elle venait de provoquer. Furieuse contre elle-même, elle se disait que sa sottise et son inattention étaient à l’origine de cette situation.

Si elle ne s’était pas tenue à l’écart des autres, les deux mercenaires ne se seraient sûrement pas préoccupés d’elle. En voulant trop en faire, elle s’était mise dans une situation délicate. Il ne lui restait plus, à présent, qu’à trouver le moyen de se sortir de ce mauvais pas.

Un bruit caractéristique, dans les fourrés, la fit s’arrêter net.

Les Esprits de la forêt !

Depuis qu’elle avait perdu la trace de Gabriel, les Elémentaires ne s’étaient plus manifestés. Elle le leur avait interdit.

Et ils avaient obéi !

Elle n’était plus l’enfant de sept  ans qu’ils avaient essayé de détruire.

Sous la férule de Brentus, elle était devenue puissante, très puissante…

Un bruit de course dans le sous-bois la ramena à la réalité. Les petites créatures galopaient autour du convoi. Leur présence ne présageait rien de bon et Mériel se demandait comment les faire fuir sans attirer davantage de méfiance sur elle.

Jetant un coup d’œil discret au reste de la troupe, elle vit que personne ne semblait se préoccuper d’elle. Elle s’écarta prestement, priant pour pouvoir se débarrasser des petits esprits de la nature avant que quiconque s’aperçoive de quelque chose.

Brusquement, un mouvement violent agita les branches basses près d’elle.

Elle lança une incantation à voix basse.

-          Mériel ! non ! 

La surprise faillit la faire crier. 

Gabriel !

C’était la voix de Gabriel !

Elle eut cependant un moment de méfiance ; elle savait, par expérience, que les petites créatures pouvaient imiter les voix et prendre n’importe quelle apparence pour tromper les humains trop naïfs ou trop sûrs d’eux.

Elle se décida enfin à se diriger vers le taillis d’où avait jailli la voix. Elle écarta les branches. Ses yeux se remplirent de larmes au spectacle qui s’offrait à ses yeux. C’était bien Gabriel, Gabriel l’ami cher à son cœur, l’ami qu’elle n’avait pas revu depuis qu’elle avait pris la fuite du château maudit, Gabriel qu’elle avait cru mort dans l’incendie qui avait détruit la demeure de Brentus jusqu’aux fondations. En route vers le sud quand elle avait appris la nouvelle, sans aucune possibilité de savoir la vérité, elle avait porté le deuil de son ami jusqu’à ce jour.

L’apparence du petit homme la cloua sur place ; elle retint les sanglots qui lui montaient à la gorge à la vue des horribles blessures. Il avait été battu ! Très sérieusement blessé, il gisait dans une ornière à l’écart du chemin emprunté par les voyageurs.

-          Mériel !

L’appel de son ami la fit réagir. Elle s’approcha et s’agenouilla près de lui. Ravalant ses larmes, elle lui souleva doucement la tête :

-          Gabriel ! qu’est-ce qui s’est passé ? qui t’a fait ça ?

-          Peu importe ! il faut que tu saches…

La douleur le fit grimacer :

-          Ne bouge pas ! dit-elle, je vais chercher du secours.

-          Non, non ! nous n’avons pas le temps ! Brentus…Brentus ! il est vivant…il est à ta recherche !

La nouvelle faillit lui faire perdre son sang-froid. La vue du sang lui fit reprendre confiance en elle.

-          Peu importe ! il faut soigner ces blessures ! nous parlerons après !

Ignorant ses appels, elle rejoignit le groupe qui s’éloignait. Avisant les deux mercenaires qui s’intéressaient de trop près à elle, elle résolut d’utiliser leur curiosité pour en tirer profit.

-          Aidez- moi ! s’il vous plaît, aidez- moi !

Entendant ses cris, ils arrivèrent en courant :

-          Eh bien ? demanda Pierrick, que vous arrive-t-il ?

Comme le reste des anciens soldats se dirigeaient vers eux, Adrien leur demanda de rester avec les autres voyageurs et se rapprocha de Mériel et Pierrick.

-          Que se passe-t-il ? demanda-t-il un peu brusquement.

-          Il y a un homme, là, dans les taillis ! il est gravement blessé. J’ai besoin de votre aide.

Ouvrant la marche, elle les conduisit jusqu’à la victime. Ils maîtrisèrent à peine un mouvement de surprise à la vue de Gabriel. Ses vêtements bariolés disaient assez son origine bohémienne et sa petite taille le rangeait au nombre de ceux qui subissaient moqueries et maltraitances de la part du commun des mortels. Leur premier mouvement de stupeur passé, Adrien se pencha sur le petit homme et l’examina rapidement. Il se redressa en faisant la grimace. S’approchant de Mériel, il lui glissa à l’oreille :

-          A voir son état, il n’y a plus rien à faire ! le malheureux ne verra pas le soleil se coucher…J’en ai trop vu comme lui, sur les champs de bataille.

-          Ce n’est pas ce que je vous demande ! riposta Mériel. Aidez- moi à le porter jusqu’au chariot de vivres afin que je puisse lui porter secours.

Adrien lui fit face :

-          J’ai, là-bas, un groupe de personnes qui comptent sur moi pour les conduire à bon port. Même pour tes beaux yeux, je ne mettrais pas leur vie en péril pour… pour …

-          Un nain ? un bohémien ? un saltimbanque ? se rebiffa la jeune femme, c’est tout ce que votre entraînement de soldat vous a appris ? pas une once de pitié, de compassion ?

Sous l’assaut virulent, Adrien recula sans se rendre compte que Mériel avançait d’autant en le menaçant du doigt.

Un gémissement les stoppa tous les deux :

-          Il n’est plus temps de tergiverser ! reprit Mériel, aidez- moi ou allez-vous-en !

Poussant un soupir, Adrien se décida.

-          Aide-moi, Pierrick, on le ramène.

Il alla récupérer une couverture à l’arrière du chariot et revint en envelopper Gabriel.

-          Va faire diversion ! dit-il à son ami.

Son compagnon revint vers les autres mercenaires et leur parla discrètement. Aussitôt, les hommes battirent le rappel des voyageurs qui attendaient, hésitant sur l’attitude à adopter après que la colonne eut été stoppée.

Chacun reprit qui son baluchon, qui sa besace et tous se remirent en route. Adrien attendit que les derniers se soient suffisamment éloignés pour amener le blessé jusqu’au chariot de vivres qui fermait naturellement la marche.

Haletant sous le poids de Gabriel, il parvint à le hisser à l’arrière du chariot. Il le laissa glisser sur le plancher avec un soupir de soulagement.

-          Il pèse son poids, le bougre ! dit-il en s’adressant à Mériel.

Sans répondre, Mériel sauta à bord du chariot d’un bond gracieux, puis, se tournant vers Adrien :

-          Merci !dit-elle.

Sans rien ajouter, elle rabattit les haillons qui servaient de rideau et commença à s’occuper des blessures de son ami.

Tout en s’activant au nettoyage des plaies, il lui revint à la mémoire le jour de sa rencontre avec Gabriel…

Elle avait toujours su qu’elle était différente. Elle avait à peine sept ans quand cet état de chose lui avait été révélé.



 

Dimanche 1 mars

LA FLETRISSURE DE JEANNE

Des mains la poussèrent brutalement en avant et la plaquèrent fermement, le buste écrasé sur le socle de bois brut. Bien que son corps tremblât de terreur, elle ne desserrait pas les dents. Les pensées s’entrechoquaient dans sa tête, la laissant abasourdie par la peur et l’affolement. Son cœur cognait dans sa poitrine comme s’il voulait s’en échapper. Son souffle saccadé se fit de plus en plus aléatoire à mesure que le moment fatidique approchait. La sentence ne parvint que confusément à ses oreilles bourdonnantes tandis que, d’un seul coup, l’assistant du bourreau déchirait le dos de sa tunique de toile grossière mettant à nu son épaule gauche. A quelques pas devant elle, hors de sa vue, se tenait le prêtre qui présidait à la bonne exécution de la condamnation.

Comme il égrenait, à l’intention des spectateurs silencieux, les chefs d’accusations qui l’avaient conduite à cet instant d’horreur, elle sentit une chaleur brûlante s’approcher de son corps. Echappant à son contrôle, dans un sursaut incoercible, son corps s’arc-bouta contre le billot où il était immobilisé. L’acolyte du bourreau, rompu aux réactions des condamnés, affermit un peu plus sa prise :

-      Ne bouge pas ! lui souffla-t-il à l’oreille. Mon maître va essayer de te faire souffrir le moins possible. Alors, s’il te plait, tiens-toi tranquille !

Les yeux ruisselants de larmes, elle prit une profonde inspiration et se prépara à recevoir le châtiment réclamé par le seigneur pour son crime.

Le silence qui régnait sur la place du village disait la réprobation de la population envers le châtiment inique qui frappait la jeune fille…

La douleur irradia son corps, lui arrachant un gémissement sourd, guttural. L’odeur de la chair brûlée s’attacha un moment à son odorat, quelques secondes avant qu’elle  perde connaissance.

L’homme qui la maintenait la laissa retomber doucement près du billot du châtiment. Les gens d’armes attendirent que la foule se soit dispersée, les ordres du seigneur étant clairs : personne ne devait porter secours à la condamnée.

Lentement, les badauds se dispersèrent. Le bourreau et son assistant rangèrent leurs instruments et les entassèrent sur leur chariot. Au moment de partir, le bourreau se tourna vers les gardes :

-      Allez rendre compte au seigneur ! Rapportez-lui que la sentence a été exécutée. Partez à présent, vous n’avez pas le droit de rôder autour de la victime.

-      Victime ? se gaussa l’un des gardes, elle…

Le regard noir du bourreau fit mourir ses arguments sur ses lèvres.

-      Allez-vous-en ! répéta le bourreau d’une voix sourde, vibrante de colère.

Ils se dispersèrent et les deux hommes terminèrent leur rangement. Tandis que l’assistant allait prendre les rênes du cheval attelé au lourd chariot, l’exécuteur des hautes œuvres jeta un regard apitoyé sur la jeune fille toujours sans connaissance. Comme le jeune homme qui lui servait d’apprenti s’approchait avec un bout de toile pour en couvrir le corps de la suppliciée, il fit un signe négatif de la tête.

-      Mais, maître ! supplia le garçon.

Le bourreau leva la main, lui intimant ainsi l’ordre de garder le silence.

-      Nous avons des ordres ! dit-il. Personne ne doit lui porter assistance.

Comme l’apprenti ouvrait encore la bouche pour insister :

-      Il suffit ! gronda le bourreau. Le plus grand service que nous puissions lui rendre, c’est de la remettre entre les mains de Dieu. Partons à présent !

Le lourd chariot s’ébranla, quittant les lieux du supplice.

Le silence et la solitude reprirent possession de la place désertée. Nul ne transgresserait la décision du seigneur : la condamnée ne recevrait aucun secours.

Le crépuscule descendit sur le corps toujours inanimé de la jeune fille puis l’obscurité se fit de plus en plus dense.

Au plus fort de la nuit, deux ombres se glissèrent le long des ruelles du village en direction de la place où la jeune victime commençait à peine à revenir à elle. On la saisit par les bras et les jambes et on la déposa délicatement sur une toile grossière qu’on replia autour d’elle. Des bras robustes la soulevèrent de terre et l’emportèrent loin du lieu de l’infamie. Elle se mit à gémir tout doucement :

-      Garde le silence encore quelques instants ! murmura une voix près de son oreille. Je sais que tu souffres mais je t’en supplie, tiens bon encore un peu.

-       S… soif ! murmura-t-elle à travers ses lèvres craquelées.

-      On arrive tantôt ! tu pourras boire et nous allons soigner tes blessures. Courage, Jeanne !

Jeanne ! On l’appelait par son nom. Quelqu’un, qui la connaissait, avait choisi d’enfreindre l’ordre du seigneur en venant à son aide, quelqu’un qui avait assez de pitié et de compassion pour encourir sa fureur  et risquer la mort pour elle.

On la déposa au fond d’un chariot et on étendit sur elle une toile recouverte de paille fraîche. Très faible, bercée par le balancement lancinant de la carriole, elle finit par sombrer à nouveau dans l’inconscience. Elle n’eut aucune connaissance du passage des portes. Ses sauveteurs se présentèrent tranquillement au poste de garde et s’arrêtèrent à l’injonction des soldats :

-      Hors ça, bourrel*, n’es-tu pas encore rendu chez toi ? comment se fait-il que tu sois toujours à l’intérieur des murs à cette heure ?

L’homme en noir se tourna vers celui qui l’interpellait :

-      Mes affaires m’ont retenu bien plus de temps que je ne l’aurais cru. J’ai dû prendre de la nourriture et des armes pour ma maisonnée et pour mon travail.

-      Je croyais que tu faisais tes armes toi-même ! s’étonna l’autre.

-      Il arrive que je doive faire appel au forgeron. Il est bien mieux achalandé que moi et son savoir m’est précieux. Quant à mes provisions…

Son interlocuteur hocha la tête, compréhensif ; il connaissait la loi : il était interdit au bourreau d’habiter parmi le commun des mortels et même s’il était souvent fort riche, l’exécuteur des hautes œuvres ne partageait pas la vie des gens qui le craignaient autant que le diable dont les menaçait le clergé. Même s’il était considéré comme le bras de la justice séculière, il ne pouvait escompter trouver grâce aux yeux de la population : il était «  le bourrel »

 

 

·         Bourrel : ancienne appellation de : bourreau

 

 

 

 Elle ouvrit les yeux et jeta péniblement un regard autour d’elle. Elle sentit la fraîcheur un peu râpeuse d’une toile de lin sous son corps meurtri et la douceur d’une couverture de laine jeté sur elle. La douleur lancinante de son épaule  lui remit en mémoire  le châtiment qui s’était abattu sur elle. Elle gémit doucement ; il y eut un mouvement au fond de la pièce. Quelqu’un s’avança dans la lueur de la chandelle qui éclairait chichement la petite pièce, une ombre immense, sombre, qui la fit se réfugier au fond de sa couche, terrorisée.

-      N’aie pas peur, Jeanne. Tu es en sécurité ici.

 

Elle le regarda plus attentivement et poussa un hurlement sauvage : devant elle se dressait celui qui l’avait torturée ; devant elle se dressait le bourreau !

 

A bout de souffle, la gorge douloureuse à force de crier, elle finit par se recroqueviller à la tête du lit, essayant d’échapper à l’homme qui se tenait près de sa couche.

 

-      Mais qu’est-ce que tu fais ? tu vois bien que tu la terrorises, la pauvre petite ! lança une voix derrière lui.

Il s’écarta un peu et Jeanne vit une jolie femme apparaître  aux côtés du bourreau. Des yeux verts pétillants, des boucles blondes s’échappant en mousse légère de sa coiffe de coton, elle regardait le bourreau d’un air faussement fâché. Se hissant sur la pointe des pieds, elle posa, en souriant, un baiser sur la joue de l’homme taciturne et le poussa vers la sortie :

-      Allez, dit-elle, dehors ! Je vais m’occuper de notre invitée et tu ne dois pas rester ici.

Elle referma la porte derrière lui et prenant une écuelle de bois et de la charpie sur une petite chaise près de la porte, elle vint s’asseoir sur le bord du lit.

-      Bonjour, Jeanne ! je m’appelle Fanchon. Je viens soigner tes blessures. Tu veux bien me laisser regarder ?

-      C’est lui ! c’est lui qui m’a fait ça ! hoqueta-t-elle en désignant la porte où avait disparu le bourreau.

Fanchon poussa un soupir et posa l’écuelle à côté d’elle ; elle se tourna vers Jeanne et tendit doucement la main vers elle, comme si elle voulait l’apprivoiser, la rassurer :

-      Jeanne, dit-elle doucement, il faut que tu comprennes quelque chose : le maître bourrel a fait tout ce qu’il a pu pour éviter de te faire trop souffrir. Cependant, il devait exécuter la sentence  du mieux qu’il pouvait. Si, par malheur, quelqu’un avait douté de sa probité, vous auriez été tous les deux en grand danger. Le seigneur Childéric aurait pu commuer ta peine en quelque chose de pire et mon époux aurait eu beaucoup de peine à te faire mourir.

Jeanne la regarda de ses grands yeux étonnés :

-      Vous êtes la femme du bourrel ? haleta-t-elle.

Fanchon sourit et hocha la tête :

-      Maître Pierre est mon époux, en effet.

-      Oh ! fit Jeanne, essayant de s’attacher au moment présent pour oublier la terreur que lui inspirait ce lieu malgré la sollicitude et la compassion que lui témoignait son hôtesse.

Elle n’ajouta rien mais Fanchon pouvait suivre sur son visage le cheminement de ses pensées. Etre femme de bourreau était un statut que peu de femmes étaient capables d’endurer. La famille du bourreau était tenue à l’écart, la fonction même de l’exécuteur mettant une note d’infamie sur sa maisonnée ainsi que sur ses domestiques. Comment donc cette merveilleuse jeune femme pouvait-elle endurer l’existence de paria qui lui était dévolue de par son mariage ? Il ne lui était pas permis de vivre au milieu de la société, son logis était situé à des lieues de toute vie communautaire car l’exécuteur des hautes œuvres, bien qu’il fût reconnu par tous pour son utilité publique, n’en demeurait pas moins, aux yeux de la majorité, un assassin.

-      Eh bien ? interrogea Fanchon, pouvons-nous commencer ?

Comme Jeanne la regardait sans comprendre, elle lui désigna son épaule douloureuse.

-      Il faut vite soigner cette blessure ! J’ai là une décoction de simples qui va aider à la cicatrisation et empêcher l’infection. Montre-moi !

Docile, Jeanne se tourna et lui présenta son épaule. Délicatement, Fanchon entreprit de laver l’horrible brûlure qui commençait à suppurer.

La jeune fille serrait les dents pour ne pas hurler de douleur. Dans le même temps, Fanchon mettait tout en œuvre pour travailler le plus efficacement et le plus légèrement possible. Jeanne hésita un instant puis elle demanda :

-      Puis-je poser une question ?

-      Vas-y !

-      Etes-vous une femme qui utilise les plantes qui soignent ?

Fanchon laissa échapper un petit rire :

-      Merci de ta délicatesse, douce Jeanne, mais ta question n’est-elle pas plutôt : êtes-vous une sorcière ? En vérité, il est du sens commun que seule une simple d’esprit ou une réprouvée aurait lié sa vie à celle d’un bourreau.

-       Non, je …

-      Rassure-toi ! je n’en prends pas ombrage et oui, je suis une guérisseuse. Ma mère et ma mère-grand m’ont appris l’art des herbes médicinales. Je leur en suis reconnaissante ; la fonction de maître Pierre a bien besoin de mon savoir.

-      Vous voulez dire que … je ne suis pas la première que vous secourez ?

-      Si tu connaissais mon époux, cela ne te surprendrait guère.

-      Comment ?... et pourquoi moi ?

-      Nous  connaissons ton « crime » !

Jeanne eut un sursaut involontaire qui lui arracha un gémissement de douleur.

-      Doucement, ne t’agite pas ! murmura Fanchon. Tu n’as rien à craindre. Comme te l’a dit mon époux, tu es en sécurité ; personne ne viendra te chercher ici.

-      Me chercher ? Mais, fit la jeune femme sans comprendre, j’ai payé ma dette. J’ai été punie !

-      L’homme que tu as blessé n’a pas apprécié la sentence du seigneur Childéric. Il veut ta mort et il clame partout  que si les représentants de la Sainte Inquisition étaient encore dans la région, il t’aurait livrée à l’église en t’accusant de sorcellerie.

Jeanne frissonna de terreur rétrospective. Elle réalisait seulement à ce moment- là que la sentence du seigneur avait été empreinte de pitié. L’acte qu’elle avait commis, bien qu’il eût été très grave, avait trouvé des circonstances atténuantes aux yeux de Childéric et, s’il devait réprimer la mauvaise action selon la loi, il n’en était pas moins conscient que la jeune fille avait laissé parler son cœur et son humanité.

Elle laissa Fanchon continuer sa besogne, serrant les dents quand la charpie imbibée de potion apaisante passait sur la blessure à vif. Quand, enfin, son hôtesse appliqua un onguent cicatrisant à l’aide d’une compresse, elle la remercia d’un signe de tête et remonta tant bien que mal sa tunique sale et déchirée sur son épaule. Fanchon se leva et alla chercher un autre vêtement dans la pièce voisine. Elle revint et tendit une chemise de lin propre à la jeune fille qui la dévisageait sans comprendre :

-      Pourquoi faites-vous cela pour moi ? je ne mérite aucune de vos bontés.

-      Passe donc ce vêtement et, dès que tu seras prête et reposée, je t’amènerai quelqu’un… Quelqu’un qui te doit beaucoup.

Perplexe, Jeanne obéit et troqua sa tunique souillée contre la chemise de lin. Epuisée, elle s’assit à nouveau sur le lit. Fanchon se pencha vers elle :

-      Repose-toi ! je reviendrai te voir plus tard. Le jour se lève et je dois donner les corvées à ma maisonnée.

La jeune fille se glissa dans le lit entre les draps propres et frais. Elle pensa que vraiment le bourreau devait être riche pour pouvoir offrir un tel confort à sa femme puis ferma les yeux. Le sommeil vint lui apporter un oubli miséricordieux.

 

Un bruit de pas devant sa porte la tira de son doux sommeil. La douleur lancinante de son épaule vint ranimer les souvenirs de la veille. Un peu paniquée, elle répondit au petit coup frappé à sa porte :

-      Je suis éveillée !

Fanchon poussa la porte :

-      Ma chère Jeanne, pouvons-nous entrer ? dit-elle en montrant son joli minois.

Jeanne acquiesça  et Fanchon entra vivement dans la pièce suivie d’un homme de grande taille, vêtu de lin et de cuir, dont le regard perçant s’arrêta sur elle, interdit :

-      Par Dieu ! elle est si jeune ! dit-il doucement.

Rougissante, Jeanne remonta les draps jusqu’à son cou pour se dissimuler à ce regard inquisiteur.

-      Jeanne, dit doucement Fanchon, voici le maître fondeur, Bertrand Batalhere*… Perrine est sa fille.

 

·          Batalhère : se prononce Bataillère. Nom propre en rapport avec le métier de Bertrand qui est fondeur de cloche. Associer Batalhère à batalh battant de cloche

 

 

-      Perrine ?

Elle les regardait tous les deux sans avoir l’air de comprendre :

-      Qui est Perrine ?

Fanchon leva les yeux vers Bertrand, bouleversée.

-      A-t-elle perdu le raisonnement ? demanda-t-elle.

Incapable de parler, il fit non de la tête. Il venait de se rendre compte, subitement, de ce qui se passait dans cette petite chambre. La frêle jeune fille qui se blottissait au fond de sa couche avait risqué sa vie et son honneur pour une parfaite inconnue. Reprenant ses esprits, conscient que ses deux compagnes attendaient qu’il parle, il dit en s’adressant à Jeanne :

-      Ma Perrine est l’enfant que vous avez sauvée des griffes du seigneur Théobald.

Incrédule, elle se retrouva plongée aux origines de sa disgrâce.

Avec la brutalité d’un coup violent, tout lui revint en mémoire avec une acuité si vivace que des larmes perlèrent à ses paupières.

-      Non, non, Jeanne, je vous en prie, ne pleurez pas ! dit Bertrand en s’avançant vers elle.

-      Soyez rassuré, lui dit-elle, je ne regretterai jamais ce que j’ai fait, mais…

-      Je sais ! dit doucement l’homme en baissant la tête, votre châtiment a été trop lourd. Vous avez chèrement payé votre geste de compassion. Votre bravoure a été bien mal récompensée et … je sais que rien de ce que je pourrai dire ou faire n’effacera la marque d’infamie qui vous a été si injustement infligée. Sachez cependant que ma famille et moi-même vous serons toujours redevables d’avoir arrêté ce … cet…

Au souvenir de ce qui avait failli arriver à sa fille, le maître fondeur en perdait son élocution, tant la rage et la peur rétrospectives l’oppressaient. Il reprit son calme et après une profonde inspiration, il poursuivit :

-      Si vous avez besoin d’aide, d’argent ou de quelques autres choses qui vous manqueraient, n’hésitez pas à faire appel à moi. Rien au monde ne saurait jamais acquitter la dette que j’ai envers vous. Dès à présent, Jeanne, vous faites partie de ma famille.

Un instant, la jeune fille ferma les yeux, laissant les larmes rouler librement sur ses joues. Elle commençait à entrevoir un avenir sombre et cruel se dessiner à l’horizon.

Pour commencer, elle devrait quitter le village de son enfance, sans avoir le droit de revoir ses parents ; sa condamnation avait été accompagnée d’un bannissement définitif des terres du seigneur Childéric. Eperdue, elle se demanda où pourraient bien la conduire ses pas : elle n’avait jamais été plus loin que Carcassonne pour les grands jours de foire. Au-delà, s’étendait l’Aragon plus au Sud. Les terres d’Aquitaine ne lui offriraient aucun refuge puisque le seigneur Théobald en était un des propriétaires terriens influents ; ce serait se jeter délibérément  dans la gueule du loup.

 C’était en partie pour ne pas s’attirer l’ inimitié  de Théobald que Childéric avait condamné Jeanne à la marque infâmante même si, en son for intérieur, il avait ressenti une joie féroce à l’annonce de l’ humiliation  qu’elle  avait infligée à «  ce bâtard d’Anglais », l’appelant ainsi à cause d’une filiation présumée à un lord anglais qui aurait vécu en Aquitaine quelque deux cent cinquante ans auparavant et qui aurait eu, disait-on, quelques bontés pour une des dames de la cour d’Aliénor d’Aquitaine. Après son agression, cet arrogant seigneur avait réclamé la tête de Jeanne pour tentative de meurtre. Childéric  s’y était opposé avec la plus grande fermeté, arguant que lui, le seigneur Théobald avait perpétré une grande lâcheté sur les terres de son hôte. Cependant, comme le crime de Jeanne envers un seigneur de la cour du roi de France ne pouvait rester impuni, il avait fini par se rendre à la raison du plus grand nombre de ses conseillers. La plupart, en effet, le suppliaient d’agir avant de déclencher une guerre intestine avec les comtés d’Aquitaine. Tous avaient encore en mémoire les souvenirs d’une Guerre de Cent ans qui avait laissé le pays ruiné et exsangue. A contrecœur, il avait ordonné le châtiment de Jeanne par la flétrissure réservée d’habitude aux prostituées.

-      C’est tout ce que mérite cette catin ! avait vociféré le seigneur Théobald, furieux de ne pouvoir faire exécuter la jeune fille. Prenez garde, Childéric, qu’elle ne soit jamais à proximité de ma personne ! je serai beaucoup moins compatissant que vous.

-      Ne menacez pas mes gens sur mon domaine ! avait rétorqué le seigneur, cela pourrait être pris pour un acte de guerre !

-      Par Dieu !  avait ricané Théobald, engageriez-vous votre seigneurie pour défendre une fille de ferme ?

Blême de rage, Childéric n’avait pas répondu, pensant qu’il enverrait bien ce pourceau se vautrer dans la soue à cochons.

-      Tenons-nous en à la condamnation qui a été notifiée ! avait-il fini par dire sèchement.

Il avait tourné les talons et quitté la salle sous les gloussements ironiques de Théobald…

Jeanne ignorait tout cela tandis qu’elle tentait désespérément de trouver une issue à sa déchéance et à son bannissement.

-      Jeanne !

Elle leva la tête vers Bertrand qui l’interpellait gentiment :

-      Oui, maître Batalhere ?

-      Ne soyez pas en peine, mon enfant ! nous avons déjà préparé votre départ avec maître Pierre.

Vaincue par le chagrin, Jeanne se contenta d’hocher la tête. Elle ne posa aucune question, elle ne voulait plus rien savoir. Une seule pensée hantait son esprit. Elle n’avait que seize ans et elle était marquée de la flétrissure, la marque infâmante qui trahissait, devant les autorités, les femmes convaincues de « putanisme* » ! Elle, la pure, l’innocente Jeanne serait toute sa vie à la merci des gens d’armes, ne bénéficiant d’aucune protection, d’aucune compassion de la part des bonnes gens qui ignoreraient la véritable raison de sa flétrissure.

Bertrand Batalhere s’inclina et se retira, laissant Fanchon et Jeanne en tête à tête.

-      Maîtresse Fanchon, que va-t-il m’arriver à présent ?

Fanchon vint s’asseoir près d’elle et lui prit la main avec douceur.

-      Jeanne ! ne te mets pas en peine ! mon époux et maître Batalhere ont pour projet de t’envoyer dans un petit hameau du comté de Toulouse. Dès que tu seras en état de voyager, tu partiras en compagnie du maître fondeur.

 

-      Ne risque-t-il pas de provoquer la colère du seigneur Childéric ?

Fanchon baissa la tête en souriant :

-      Il ne faut pas te soucier de cela ! notre seigneur  n’ignore rien de ce qui se passe sur ses terres ; il tient mon époux et le maître fondeur en très haute estime et de savoir que Perrine a été victime du seigneur Théobald l’a mis dans une fureur extrême.

 

·         Putanisme : ancien nom de prostitution

 

 

 

-      Mais cela ne l’a pas empêché de me condamner ! s’insurgea la jeune femme.

-      C’était tout à fait injuste, Jeanne, je n’en fais pas mystère. Pourtant, si le seigneur n’avait pas sévi dans ton cas, la guerre aurait vite été déclarée entre nous et la seigneurie de Théobald.

-      Donc, si je comprends bien, je suis un moindre mal !

-      Oui ! admit Fanchon, et j’en suis fort marrie* ! mais, au risque de te paraître bien ingrate, je t’encourage à te préparer à l’avenir qui t’est destiné. Le choix ne t’est plus possible.

-      Je sais ! dit Jeanne d’un air lugubre.

-      Regrettes-tu ton geste, à la toute fin ?

Devant les yeux de la jeune fille réapparurent les images qui l’avaient ulcérée à tel point qu’elle n’avait pu s’empêcher d’intervenir.

-      Jamais, gronda-t-elle. La seule chose que je regretterai, c’est de ne pas avoir occis ce porc !

Malgré le tragique de leur conversation, Fanchon ne put s’empêcher de rire :

-      Laisse donc cela au maître bourrel !

 

·         Marrie : désolée

 

 NINA


 

Elle s’étira dans son lit, cherchant désespérément une excuse pour retarder le moment de sortir de dessous la couette. Un coup d’œil vers la fenêtre lui fit augurer une matinée radieuse. Elle soupira et finit par se glisser hors des draps. Enfilant ses chaussons, elle se dirigea vers la salle de bains pour une douche rapide. Sa journée allait être chargée et mieux valait la commencer sous les meilleurs auspices. Chemin faisant, elle se contorsionna pour calmer la démangeaison qui lui gâchait la vie depuis aussi loin qu’elle s’en souvenait. Elle réussit à atteindre le point sensible et du bout des doigts, elle massa vivement l’irritation :

-      Il faut vraiment que je prenne rendez-vous chez un dermatologue, maugréa-t-elle.

La douche lui redonna l’énergie nécessaire et après s’être habillée d’un jean et d’un vaste T-shirt qui camouflait son corps, elle chaussa des baskets qui avaient connu des jours meilleurs. Elle pensa préparer un petit déjeuner digne de ce nom mais, jetant un coup d’œil à la pendule, elle décida de se contenter d’un bol de café. Elle allait être en retard si elle continuait à lézarder et, franchement, ce n’était pas le jour. Dans moins d’une heure, les nouveaux allaient arriver sur le site et elle devait absolument être présente pour les accueillir.

Elle quitta la maison alors que le soleil commençait son ascension dans le ciel azuréen.

Il ne lui fallut pas plus de dix minutes, en voiture, pour se rendre sur le site de la petite église de Saint-Etienne de Florac… Elle se gara  le long de la route pour ne pas encombrer le chemin qui menait au parvis et au porche de la petite bâtisse. Comme à chaque fois qu’elle arrivait sur les lieux, elle sentit son cœur fondre de tendresse pour ce « petit bijou ».

Ma survivante ! C’est ainsi qu’elle nommait la plus vieille église recensée sur la commune de Puylaurens. D’après ce qu’elle en  savait, l’église incendiée deux fois, avait subi les ravages des hommes et du temps. Quelques pièces de valeur avaient été mises à l’abri, comme le vitrail de l’oculus qui se trouvait au dessus de l’autel et qui venait de retrouver sa place récemment, le grand lustre de métal ajouré qui ornait le plafond du chœur et d’autres choses encore dont elle n’avait pas fini l’inventaire.

Elle n’eut pas l’occasion d’aller plus avant dans ses pensées : un bruit de moteur la tira de ses réflexions. Le minibus, transportant les étudiants en architecture, venait d’attaquer la petite allée qui menait à l’église. Ryohey Oguri,  chef des travaux et superviseur du site, amenait une fournée de nouvelles recrues venues aider les membres de l’association des Amis de Saint-Etienne. Ils se battaient depuis plus de vingt ans pour la sauvegarde de l’église et ils avaient recruté Ryohei, architecte diplômé de la Kyoto University Department of Architecture and Architectural Systems. Passionné par l’architecture médiévale et romane française, il avait postulé auprès des Monuments Historiques et il avait été nommé à Toulouse où cinquante et un monuments historiques reconnus et cent cinquante et un inscrits requéraient une attention soutenue de la part de la commission de cette institution. Il avait ainsi pu mettre sa passion au service de la communauté. Deux ans auparavant, il avait découvert la petite église de Saint-Etienne de Florac. Tombé sous le charme de son histoire particulière, il avait proposé son aide désintéressée aux membres de l’association qui l’avaient accueilli à bras ouverts. Dès lors, il avait passé tout son temps libre au chevet de sa « perle rare », mettant tout en œuvre pour faire avancer des travaux de rénovation longs et coûteux.

Au début de l’année précédente, il avait lancé l’idée d’accueillir des étudiants en architecture pour travailler bénévolement aux côtés de l’association et l’idée avait été acceptée avec enthousiasme.

Depuis, du printemps à l’automne, ils accueillaient des groupes d’étudiants du monde entier venus parfaire leurs connaissances et apporter leur aide aux chantiers en cours.

Ce matin de fin de printemps, alors qu’il amenait le dernier groupe sélectionné, il trouva Nina, plantée devant l’église, les bras croisés.

-      Bonjour ! ça va ? demanda-t-il en ouvrant les portières du minibus pour libérer les passagers.

-      Très bien ! dit-elle en jetant un regard curieux aux jeunes gens qui descendaient du bus et s’extasiaient sur la beauté des lieux.

-      Tu es prête à lancer la réunion d’informations ?

-      Quand tu veux.

-      Alors, on y va !

-      Ils sont en forme tes protégés ? tu ne veux pas leur offrir un café ou quelque chose avant d’attaquer le briefing ?

-      Ils sont pressés d’entrer dans le vif du sujet. Ils vont se présenter, pour savoir qui est qui et on lance les infos. On  distribue les tâches en fonction de leur spécialité et la matinée sera bouclée. J’ai quand même prévu des thermos de café et chacun se servira à l’envi. On ne va pas retarder davantage le démarrage du groupe.

-      Toujours pressé, hein ? lui lança la jeune femme.

Il eut un petit sourire qui adoucit son visage un peu trop sérieux :

-      Je suis impatient de leur faire découvrir notre trésor !

-      Dans ce cas ! dit-elle en faisant un large geste de la main pour les inviter à entrer.

Laissant les bagages dans le minibus, les jeunes gens entrèrent dans l’église à la suite de Nina et de Ryohei. La fraîcheur qui régnait dans les lieux en fit frissonner plus d’un ; pourtant, dès que leurs yeux se furent habitués à la pénombre ambiante, des exclamations étonnées fusèrent de toutes parts, dans chaque langue natale, la surprise leur ayant fait, momentanément, oublier la pratique de la langue française requise pour accéder à la sélection. Cette explosion de langues internationales donna à Nina une impression bizarre :

-      On dirait la tour de Babel ! se dit-elle

Dans son coin, Ryohei regardait tour à tour ces nouveaux bénévoles qui s’extasiaient sur la beauté des fresques, sur les pierres apparentes des puissants murs qu’avait révélées un ravalement total de l’intérieur de l’église, sur l’atmosphère pieuse qui émanait de ce lieu saint malgré les travaux qui restaient encore à effectuer…

Il sourit en pensant qu’une fois de plus, le charme avait opéré : Saint Etienne avait conquis de nouveaux cœurs. Il attendit quelques minutes puis frappa dans ses mains, réclamant leur attention :

-      Tout le monde prend place ! on va commencer la présentation ! je vous demanderai de décliner vos prénoms et vos spécialités pour que chacun puisse vous connaitre. Nous en profiterons pour former les groupes. Prête ? demanda-t-il en se tournant vers Nina.

La jeune femme hocha la tête. Elle pria les jeunes gens de bien vouloir s’asseoir sur les chaises de l’église tandis qu’elle même s’installait sur un des petits bancs réservés aux enfants de chœur. Elle allongea ses longues jambes et posa son bloc note sur ses genoux. Elle s’aperçut que Ryohei la regardait d’un air moqueur, se dit qu’elle devait avoir l’air ridicule sur ce banc trop petit pour elle et lui tira la langue, ce qui fit rire tout le monde et détendit l’atmosphère.

Ryohei demanda à chacun de se présenter. Un géant se leva :

-      Je m’appelle Sven ! je viens de Stockholm. Je suis restaurateur en peintures anciennes, diplômé des beaux-arts de Paris.

Son compagnon se leva, minuscule à côté du grand Suédois :

-      Je m’appelle Sunil ! je suis Indien ! j’ai une formation de maître verrier.

Malgré lui, il ne put s’empêcher de jeter un œil appréciateur sur l’oculus.

Les suivants déclinèrent leur identité. Il y avait deux Péruviens, un Italien, une Espagnole, une Australienne et un Irlandais.

 Les Péruviens étaient frère et sœur. Agés respectivement de 25 et 22 ans, ils s’étaient identifiés comme Asheninkas* sur leur fiche d’inscription. José et Allegria Sandoval avaient fait leurs études d’architecture à l’université Ricardo Palma, faculté d’Architecture et d’Urbanisme de Lima.

Marco Bellini, lui, venait de Florence où il avait suivi un cursus à l’Università degli studi di Firenze suivi de trois années à l’Opficio delle pietre dure, l’institut de recherche scientifique et de restauration d’œuvre d’art , réputé dans le monde entier. Son statut de restaurateur d’œuvres d’art l’avait conduit dans la plupart des pays de la planète et lui avait valu, de la part de ses collègues le surnom de «  Marco Polo », le célèbre navigateur vénitien.

Elena Carrera, pour sa part, se passionnait pour les traductions de textes en langues médiévales. Son grand-père paternel, natif de la région du Comminges, et professeur de langues mortes, lui avait transmis sa passion pour la langue d’Oc. Elle arrivait d’Alicante, au sud-est de l’Espagne.

Leslie Bannon venait en droite ligne de Sydney. Sans avoir vraiment de spécificité, elle avait postulé en raison d’une série d’articles qu’elle préparait sur la période s’étendant du Xe siècle au XVIe siècle pour une revue Histoire et Architecture.

Quant au dernier des participants, Seamus O’Grady, il avait postulé afin d’étoffer un sujet de thèse sur la Guerre de Cent ans et sur l’occupation de l’Aquitaine par les Anglais. Originaire de Galway, une des villes les plus prisées d’Irlande, il en était un chaleureux représentant.

Les présentations terminées, Ryohei les invita à former les binômes qui seraient le plus à même de produire le meilleur travail, leur conseillant de discuter entre eux pour que chacun découvre la personne qui lui paraîtrait la plus appropriée.

-      Je me réserve cependant le droit de réorganiser les duos si je le juge nécessaire, les prévint-il. Toutefois, je préfère vous laisser le libre arbitre !

Depuis son petit banc, sur lequel elle était toujours assise, Nina lui jeta un regard moqueur.

-      Et tu leur laisses combien de temps pour qu’ils se fassent une opinion ?

-      Une journée complète ! ça te va ?

 

*Asheninka : peuple amérindien du Brésil et du Pérou, pratiquant le shamanisme ou le catholicisme

Elle acquiesça d’un mouvement de tête et se prépara à prendre la relève :

-      Votre attention, s’il vous plaît ! réclama-t-elle. Avant de vous laisser, je souhaiterais vous parler un peu de ceci ! dit-elle en désignant l’église d’un geste circulaire. Vous êtes ici dans la plus vieille église recensée de la commune de Puylaurens. On la date du Xe siècle environ. Avant de vous la confier, je voudrais vous la présenter.

Devant l’air perplexe des jeunes gens qui l’entouraient, elle poursuivit :

-      Avant de savoir si on est destiné à la bonne personne, si on va vivre ou non une histoire d’amour avec elle…

Elle s’interrompit en voyant Ryohei la regarder d’un air étonné.

-      Quoi ? demanda-t-elle

-      Rien, rien ! continue, je t’en prie !

-      Merci ! grinça-t-elle. Je disais donc qu’avant d’entamer une histoire d’amour avec quelqu’un, le mieux est d’apprendre à le ou la connaître. Je vous invite donc à faire connaissance avec Saint-Etienne de Florac. Plus vous la connaîtrez et plus vous l’aimerez. Plus vous l’aimerez, mieux vous serez à même de comprendre son âme. Vous serez ainsi en mesure de lui apporter tout votre savoir-faire et votre talent. Vous avez une heure pour faire le tour du propriétaire, vous en imprégner, préparer vos questions et revenir vers moi. Je vous conseille de marcher au «  feeling ». Laissez cette charmante vieille dame vous montrer ce qu’elle attend de vous. Même si ce que vous ressentez ne correspond pas tout à fait à ce que vous aviez prévu, laissez-la vous guider. Je vous promets que vous ne serez pas déçus.

Dans un bruit de raclement de chaises, les jeunes gens se levèrent et commencèrent, un peu timidement, à s’éparpiller dans les deux petites chapelles qui se trouvaient de part et d’autre de la nef.

Nina ramena les genoux sous son menton et serra les bras autour de ses jambes. Ainsi repliée sur son petit banc, elle avait l’air d’une enfant un peu perdue dans cet univers mystique. Passant près d’elle au gré de leurs allées et venues, les jeunes gens la regardaient avec curiosité. Tous se demandaient quel était le lien entre cette jeune femme d’allure si moderne et cette vieille église désaffectée qu’elle mettait autant d’énergie à préserver de la ruine.

Ryohei, pour sa part, avait depuis longtemps renoncé à percer ce secret. Pour lui, Nina était une collaboratrice très efficace et son attachement à Saint-Etienne en faisait la candidate idéale pour ce travail de longue haleine et si peu gratifiant qu’était le sauvetage de la petite église. Ici, pas de grande fresque ou de tableaux de maître à sauver ; ce n’était que l’âme et le souvenir de ce petit coin de terre et, semblait-il, l’acharnement de la vieille bâtisse à survivre envers et contre tout.

Depuis deux ans qu’il avait rejoint l’association pour la réhabilitation de l’église, il n’avait jamais vu quelqu’un se désintéresser de l’édifice. Petit à petit, l’impression que l’église de Saint-Etienne était douée d’une vie propre s’était ancrée dans son esprit. Tous ceux qui venaient là, par choix ou par hasard tombaient sous le charme des lieux ; aucun n’en repartait indemne. Lui-même, après avoir vu des édifices comme les cathédrales de Reims, de Chartres ou de Strasbourg, ne s’était jamais senti aussi intimement lié à un lieu qu’avec celui-ci. Pourtant, même s’il subissait le charme de la petite église, il ne s’expliquait pas l’attachement et l’émotion profonde que Nina éprouvait pour cette bâtisse. Elle s’investissait corps et âme dans son travail, encourageant et aidant les jeunes gens qui passaient leurs vacances à la réfection de la bâtisse. Il vint à l’esprit du jeune homme le souvenir de ce jour où elle était entrée dans une colère noire à cause d’un prétendu peintre qui avait repeint les moulures du transept. Il avait utilisé une couleur n’ayant rien à voir avec la teinte bleue si particulière du pastel ornant le plafond du chœur. Ils s’étaient tellement disputés que le garçon avait quitté les lieux sans terminer le travail, laissant une Nina en furie. Résultat, un des piliers se retrouvait avec une partie des moulures en bois brut, exposée aux outrages du temps. Ryohei avait bien tenté de convaincre la jeune femme de trouver un autre peintre pour refaire le travail, mais elle s’y était opposée avec la dernière énergie. Ces moulures non peintes étaient devenues un sujet de dispute récurrent entre eux ; bien sûr, en tant que responsable des travaux, il aurait pu exiger la réfection de ces peintures. Pourtant, il voyait combien cela affectait sa collaboratrice. Il avait donc décidé de laisser du temps au temps et remis ces travaux à une date ultérieure. Connaissant la jeune femme, il la savait capable de « le planter » là et de ne plus accepter de travailler avec lui. C’était une option qu’il ne pouvait envisager. Il avait besoin de Nina pour motiver ses troupes car seule sa passion inconditionnelle pour Saint-Etienne  et son histoire si peu orthodoxe parvenait à faire passer les plus durs travaux auprès de leurs aides bénévoles. Lorsqu’elle leur demandait une restauration, une réfection ou un travail de recherche peu engageant, elle avait l’art de faire passer sa demande pour une requête d’une telle importance et d’une telle difficulté que seule la personne à qui elle s’adressait semblait pouvoir être à même de réaliser cette prouesse. Dans ces conditions, il était difficile de lui refuser quelque chose. En règle générale, le travail exécuté était proche de la perfection, chacun voulant, en définitive, donner le meilleur de lui-même à la vieille église…

Ryohei revint à la réalité, le regard posé sur Nina. Un jour, pensait-il, il arriverait à savoir ! Il mettrait le temps qu’il faudrait mais il trouverait l’origine de l’attachement de la jeune femme pour la petite église oubliée. Pour l’instant, il se contentait de regarder leurs nouveaux auxiliaires admirer la petite église et se laisser envahir, peu à peu, par un envoûtement qui les lierait à jamais à Saint-Etienne de Florac.

 

 

 JEANNE



-      Ma chère Jeanne, pour l’instant, les hommes ne m’ont pas mise dans le secret ! Ils préfèrent attendre d’être sûrs de leur fait pour me donner les indications nécessaires à ton voyage. Mon époux pense que moins de personnes seront au courant de ta destination future, plus il y aura de chances que tu réussisses à te faire oublier.

-      Les gens veulent donc m’oublier ? demanda-t-elle tristement, et mes parents, vont-ils me bannir de leur mémoire et de leur cœur, eux aussi ?

-      Jeanne, Jeanne ! murmura Fanchon en la prenant dans ses bras pour la consoler, personne ne veut t’oublier et surtout pas tes parents. Tu ne sais pas à quel point les gens de ton village sont fiers de toi, ni à quel point tes parents sont reconnaissants d’avoir une fille telle que toi.

-      Alors, pourquoi tous ces secrets ? reprit la jeune fille, pleine d’espoir.

Fanchon s’était assise à sa table de travail sans lui répondre. Tout en triant des herbes médicinales, elle essayait de trouver les mots justes pour la mettre en garde sans la terroriser ni la blesser.

-      Malgré la justesse de ton acte, certains se prévaudront de ce que tu es flétrie et bannie pour te blesser et te nuire, Jeanne. Tous les hommes ne sont pas bons ni justes. Tes parents, tes amis et tous ceux qui t’aiment ont accepté de ne plus rien savoir de toi pour ta seule protection. Il doit en être ainsi, il n’y a pas d’autres choix ! Quelques mauvais sujets, parmi les gardes du seigneur Childéric, posent des questions sur toi. Mon époux pense qu’ils ont été soudoyés par le seigneur Théobald qui ne décolère pas du méchant coup de baquet que tu lui as infligé. Il paraît que le choc lui a fait perdre trois dents et que, chaque fois qu’il se met à table, il jure de colère et de douleur. Crois-moi, il n’est pas près de t’oublier.

Malgré l’inquiétude que ces mots faisaient peser sur la jeune fille, Fanchon ne put s’empêcher de laisser un grand sourire éclater sur son visage :

-      Ah, dame ! j’aurais bien aimé voir l’Anglais se faire rosser par une fille de cuisine ! Sais-tu, ma bonne Jeanne, que dame Isabeau a souhaité que le baquet lui soit remis ? elle y  fait mettre des fleurs tous les jours et il trône dans ses appartements, bien à la vue de tous. Sa femme de chambre a confié à Bertrand qu’il lui rappelle chaque jour ton courage et le sauvetage de la jeune Perrine.

-      Oh, mon dieu ! s’effraya Jeanne, si son époux apprend…

-      Oh, mais il est déjà au courant !

-      Alors, dame Isabeau

-      A fait grand plaisir à  son époux ! A chacune de ses visites à sa dame, il la félicite pour son bon goût et trouve ce baquet tout à fait original pour recevoir les fleurs fraîches qu’il ne manque pas de lui faire apporter tous les jours ! On murmure même qu’il a donné un nom à ce fameux baquet.

-      Un nom ? s’étonna Jeanne, à un baquet ?

-      Il le nomme : «  Le briseur d’Anglais ! »

La jeune fille resta sans voix. Dans son esprit se bousculaient les évènements de ces dernières mois : son intervention désespérée pour sauver la petite fille agressée par l’invité du seigneur Childéric, son emprisonnement dans les geôles du château, sa condamnation, son arrivée chez le maître bourreau pour finalement apprendre que sa disgrâce n’en était pas vraiment une, que presque tous étaient fiers d’elle, y compris le seigneur, même si, pour des raisons d’état, il ne devait pas le laisser ouvertement paraître. Mais elle se rendait compte que ce baquet, qui avait à présent une place de choix dans les appartements de dame Isabeau était la reconnaissance implicite de l’amour et e l’affection que les gens lui vouaient à elle, Jeanne.

Fanchon la laissa un moment perdue dans ses pensées puis, elle demanda :

-      Jeanne, aimerais-tu connaître les herbes qui guérissent ?

Elle vit une petite lumière s’allumer dans le regard de sa protégée.

-      Croyez-vous que je saurai ?

-      Il n’y a aucune raison pour que tu ne puisses pas apprendre. Je suis sûre que tu feras bon usage de mon enseignement et que ton bon cœur trouvera à soulager bien des maux. Prends place en face de moi, je te prie.

La jeune fille s’assit face à son hôtesse et regarda avec intérêt les petits fagots d’herbes qui s’amoncelaient sur la table. Fanchon les triait avec beaucoup d’attention, puis prenait des liens de chanvre pour les attacher et les mettre à sécher, pendus aux poutres la tête en bas, dans la petite pièce qui lui servait pour préparer les pommades et les onguents. Très intéressée, la jeune fille désigna un petit bouquet d’herbes dont les feuilles lui faisaient penser à des plumes légères.

-      Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.

-      De la prêle des champs ! répondit Fanchon. On l’appelle aussi queue de cheval, queue de rat ou de renard selon les régions ou encore petite prêle.

-      Quelles sont ses vertus ?

-      Elle soigne à merveille les épanchements de sang, la mauvaise miction, les maladies de reins et de fluxion de poitrine, les crachements de sang…

-      Une herbe aussi ordinaire ? on dirait que c’est une mauvaise herbe.

-      Toutes les plantes que les hommes méprisent ont, en principe, des vertus curatives. Connais-tu le plantain ? demanda Fanchon en désignant de longues feuilles étroites  aux nervures en parallèles.

-      Il y en a dans le sentier qui court le long de notre chaumière.

A ce souvenir, ses yeux se brouillèrent de larmes. Pour empêcher les pleurs qu’elle pressentait, la femme du bourreau enchaîna :

-      Pour soigner les plaies, les piqûres de guêpes, les écorchures, les blessures dues à la marche et bien d’autres choses encore.

Comme Jeanne avançait la main pour saisir une tige, Fanchon lança un cri d’alerte :

-      Arrête !

Mais l’avertissement vint trop tard. Une vive sensation de brûlure arracha un cri de douleur à la jeune fille.

-      Aïe ! ça brûle !

Malgré elle, Fanchon eut un petit rire :

-      Notre amie l’ortie a des armes dissuasives.

-      De l’ortie ? dans les plantes qui soignent ?

-      Voilà des idées malvenues bien compréhensibles ! mais ma chère petite, l’ortie est la reine des herbes médicinales.

-      Mais elle brûle ! gémit Jeanne en frottant vivement sa main.

-      Bien sûr ! elle nous rappelle ainsi que nous devons faire très attention à notre approche des herbes du Seigneur. Attends, ne frotte plus tes mains !

Elle prit une poignée de feuilles fraîches de plantain, les broya entre ses doigts en une sorte de bouillie et appliqua la mixture sur les brûlures.

-      Voilà ! dans quelques minutes, il n’y paraîtra plus !

Jeanne jeta un regard de reproches au tas d’ortie que Fanchon manipulait avec précaution. Cette dernière eut un sourire attendri pour la petite jeune fille qui apprenait si durement les aléas de la vie. Elle se promit de lui réserver une surprise à l’heure du souper.

Elles passèrent les heures suivantes à attacher les petits fagots et à les suspendre au plafond, Fanchon enseignant à Jeanne les noms, les caractéristiques et les vertus de chaque espèce de simples présente sur la table. La jeune fille répétait consciencieusement les noms et les maladies associées à chaque plante.

Le soir tombait quand son hôtesse envoya Jeanne se reposer un peu dans sa chambre, avant le repas. Elle-même partit en cuisine où elle prépara discrètement une soupe qu’elle destinait plus particulièrement à sa jeune amie.

Lorsque tous se retrouvèrent autour de la table, Fanchon déposa une écuelle devant Jeanne. Un potage y tiédissait en dégageant un arôme suave et alléchant. La jeune fille regarda son potage, puis jeta un coup d’œil autour de la table en remarquant qu’elle était la seule à bénéficier de cette faveur. Elle eut un regard étonné vers son hôtesse, tandis qu’un léger sourire apparaissait sur le visage de maître Pierre.

-      Hâte-toi de manger ta soupe, Jeanne, avant qu’elle soit froide.

-      Mais …commença la jeune fille.

-      C’est une petite surprise pour toi, ma chère Jeanne. Goûte ! tu m’en diras des nouvelles.

Sans plus se faire prier, elle porta une première cuillerée à la bouche. Un goût de noisette, d’herbe fraîche et d’aromates se mêlait à la douceur des fèves et au goût puissant du saindoux. Elle poussa un soupir d’aise et s’attaqua résolument au reste de son potage sous le regard attendri de Fanchon et celui, un peu ironique, du maître bourreau.

Lorsqu’elle eut avalé la dernière gorgée, elle reposa la cuiller près de son écuelle avec un air comblé.

-      Eh bien ? interrogea Fanchon

-      C’était bien bon ! avoua-t-elle

A sa grande surprise, Fanchon éclata de rire :

-      Alors, je suis ravie de mon choix ! dit-elle, tu viens de dévorer ton ennemie avec un bel appétit !

-      Que … quoi ? demanda Jeanne sans comprendre.

-      Tu viens de manger une soupe d’ortie ! elle va te donner beaucoup d’énergie, et une santé de fer si tu l’adoptes.

-      Mais, ça ne piquait pas ! dit Jeanne, éberluée.

-      Bien sûr que non ! elles perdent leur pouvoir urticant à la cuisson.

Ne trouvant plus rien à dire, Jeanne se contenta de hocher la tête. Toujours souriante, Fanchon apporta la suite du repas sur la table, et laissa la domestique s’occuper du service.

Les jours suivants, la maîtresse des lieux initia la jeune fille à la préparation des onguents et des pommades destinés à soulager les divers maux qui peinaient ou torturaient les gens de la région. Tout à son apprentissage, Jeanne en arrivait à occulter son avenir sombre loin des siens, de son village et de la maison du bourreau où, contre toute attente, elle avait trouvé accueil et réconfort. Occupant ses journées entre les leçons de Fanchon et l’aide qu’elle apportait à la maisonnée, elle se sentait à l’abri et ne voulait surtout rien changer à cet état de choses.

Mais la punition du seigneur Childéric était toujours suspendue au-dessus de sa tête. La flétrissure ayant été assortie d’une peine de bannissement, il était plus que temps pour le maître bourreau de prendre les mesures nécessaires à l’éloignement de Jeanne. Cependant, il n’en soufflait mot de peur d’effrayer la jeune fille inutilement. Il jugeait préférable de la laisser reprendre confiance avant de lui parler de son prochain départ. Pour l’instant, il se contentait d’attendre des nouvelles de son ami Bertrand. Celui-ci lui avait promis de ne pas tarder à se manifester ; il devait entreprendre un voyage vers le nord de la région pour aller y livrer une cloche. Il n’attendait plus que les convoyeurs qui l’accompagneraient jusqu’à la ville de Puylaurens. La cloche devait être livrée dans une petite église non loin de là.

Maître Pierre voyait arriver la fin de l’automne avec inquiétude. Si le signal du départ n’était pas donné avant les premiers froids, le sort de Jeanne ne serait plus assuré. Le passage vers le nord de la région serait impraticable si la neige arrivait tôt dans la saison et la traversée par la montagne serait bien trop périlleuse. La jeune fille serait dans l’impossibilité de prendre la fuite et le danger serait immense pour elle. Même si le seigneur savait pertinemment qu’elle avait trouvé refuge chez le bourreau,  tôt ou tard, quelques gens de sa maison finiraient par découvrir sa cachette et il y avait fort à craindre que le seigneur Théobald n’en soit informé sur l’heure. L’affrontement ne pourrait plus être évité et la malheureuse ferait les frais de cette situation. Aucun baquet « briseur d’Anglais » ne pourrait plus, alors, lui sauver la vie.

Ce fut vers la fin du mois d’octobre que maître Batalhère se manifesta enfin. Il vint à la propriété du bourreau et demanda à voir Jeanne. Fanchon alla chercher la jeune fille et la ramena, toute tremblante devant les deux hommes. Bertrand ôta son grand chapeau en signe de respect :

-      Bonjour, Jeanne ! je suis venu prévenir maître Pierre de notre départ prochain. Nous partons dans trois jours, dès l’aurore. Il faut vous préparer dès à présent et mettre vos affaires en ordre.

Elle jeta un regard effaré autour d’elle et finit par poser des yeux implorants sur Fanchon.

-      Maîtresse Fanchon…commença-t-elle

La femme du bourreau lui ouvrit les bras et la jeune fille courut s’y réfugier.

Maître Pierre fronça les sourcils en regardant sa femme :

-      Fanchon, ma douce, il ne faut pas lui donner de regrets ! malgré tout ce que tu pourrais dire ou faire, elle doit partir ! pour son salut, elle doit partir ! insista-t-il.

Les larmes aux yeux, Fanchon repoussa Jeanne avec tendresse.

-      Mon époux a raison, ma chère petite ! tu n’es plus en sécurité, ici. Le temps est venu pour toi de partir vers ta nouvelle vie.

-       Mais…

-      Laisse-moi terminer ! lui intima Fanchon en levant la main, tu ne seras jamais abandonnée sans nouvelles de chez toi, je t’en donne ma parole. Ton courage ne sera pas ta perte et tu auras toujours des amis ici et même une famille. Mais il nous reste encore trois jours avant ton départ. Nous allons parfaire ta connaissance des herbes et je t’enseignerai tout ce que je tiens de ma mère et de ma mère-grand. Tu en auras grand besoin dans ta future vie. Accompagne-moi dans mon refuge, laissons les maîtres discuter  de ton prochain voyage.

Elle entraîna Jeanne à sa suite, laissant Pierre et Bertrand régler les détails du départ de la jeune fille. Les deux hommes s’assirent à la table de la grande salle et commencèrent à tracer le trajet qui ferait sortir Jeanne de la seigneurie. Pierre s’inquiétait du retard pris et s’en ouvrit à Bertrand.

-      Penses-tu pouvoir passer le col avant que la neige soit sur vous ?

-      Je l’espère, en tout cas ! répondit son ami d’un air sombre. Nous avons dû attendre que le seigneur nous donne les lettres de recommandations pour que notre voyage soit légitimé ! dame Isabeau a offert la cloche à la petite église Saint-Etienne, si chère à son cœur. Le prêtre était le confesseur de notre châtelaine et elle lui voue une affection sans bornes. C’est à lui qu’elle a décidé de confier notre Jeanne.

-      A un prêtre ? s’inquiéta Pierre en se levant pour arpenter la pièce à grands pas, la dame se rend-elle compte que Jeanne est une bannie, flétrie de surcroît, et qu’elle n’aura pas de pires ennemis que les gens d’église ?

-      Le bonhomme est un vieillard qui ne s’en laissera conter par personne. Si dame Isabeau lui voue une grande tendresse, la réciproque est vraie. Il est déjà au courant de la situation de Jeanne et il a non seulement accepté de la prendre à son service, mais c’est lui qui a soufflé cette idée à notre dame. Quand il a appris la manière dont cette enfant a pris la défense de ma fille…

A ce souvenir, Bertrand très ému, prit une profonde inspiration :

-      Ce brave homme de curé à eu du mal à cacher sa jubilation. Il faut dire que son église a aussi, comme notre Jeanne, une histoire avec les Anglais.

Pierre se retourna vers lui, avec un regard interrogateur.

-      Je t’expliquerai ! Pour l’heure, il est plus que temps de préparer le départ de ta protégée. Peux-tu me dire ce qu’elle emportera avec elle ? notre chariot n’est pas immense et la charrette qui transportera la cloche ne pourra guère recevoir une plus grande charge.

-      Je dirai à Fanchon de lui préparer un bagage léger. La petite n’avait rien en arrivant ici mais ma femme l’a traitée comme notre fille et sa garde-robe, pour n’être pas luxueuse, n’en est pas moins conséquente.

-      Elle devra choisir le plus utile. Mais il sera toujours possible de lui faire parvenir le reste plus tard.

-      Quel est l’avenir que ce brave homme de curé a prévu pour notre Jeanne ?

-      Elle sera sa servante, dans un premier temps, mais il ne compte pas s’en tenir là ! Il envisage de présenter Jeanne aux maîtres pasteliers de la région. Le besoin de main-d’œuvre est grand et notre jeune amie pourra  subvenir à ses besoins. Elle se suffira ainsi à elle-même et le danger qu’elle soit découverte par les hommes du seigneur Théobald est quasiment nul. L’homme n’aventurera pas ses troupes aussi loin à l’est de ses terres d’Aquitaine sans une raison majeure. Il faut assurer à Jeanne une autonomie totale ; si le brave curé venait à disparaitre, il serait trop dangereux pour elle de dépendre de son remplaçant. Certains sont de véritables inquisiteurs et la marque sur son épaule pourrait lui valoir les pires tourments.

Pierre hocha la tête :

-      Fasse un jour le ciel que les mentalités des hommes évoluent. J’ai passé une bonne partie de ma vie à venir en aide aux flétris ; certains le méritaient, d’autres pas mais je n’ai jamais partagé la croyance générale qui fait penser aux gens que les flétris ont tous ce qu’ils méritent. Certaines sentences étaient sans fondements, appliquées seulement pour calmer la susceptibilité ou l’orgueil chatouilleux d’un nanti. J’ai pu constater ce que la populace fait subir à ces malheureux… il faut éviter cette horreur à Jeanne.

Ils restèrent un moment sans parler, chacun perdu dans ses pensées. Enfin, Bertrand se leva pour prendre congé :

-      Je dois me retirer, à présent, il est grand temps que je termine les préparatifs. Les chariots doivent être prêts dans trois jours, à l’aube. Il n’est plus temps de différer notre départ.

Il tendit la main au bourreau :

-      A dans trois jours, donc ! Il faudra que Jeanne soit prête dès notre arrivée. Il ne serait pas bon de trop s’attarder. Déjà, le détour que nous devrons faire par ici devra avoir une bonne excuse, une de celle que personne ne mettra en doute.

-      Je vous accompagnerai un bout de chemin ! je dois me rendre à Saissac. Une pendaison doit y avoir lieu, mais le bourreau de la seigneurie est mourant. Le seigneur Childéric m’a demandé de le remplacer dès que j’en aurai la possibilité. J’invoquerai le mobile de ne pas voyager seul, à l’entrée de l’hiver, dans les forêts infestées de loups. Je pense que ma présence auprès de vous éloignera les curieux, si d’aventure certains s’approchaient trop près. Une fois passé la frontière de la seigneurie, vous serez moins exposés.

-      J’avoue que ta fonction est, certains jours, une bénédiction ! dit Bertrand en souriant.

-      Tu es bien le seul à vouloir l’amitié d’un bourreau ! répliqua Pierre lugubrement.

-      Je ne crois pas, non ! répondit gravement maître Batalhère. Beaucoup savent à quel point tu es un homme juste et bon et je sais, moi, que tu exerces ton métier uniquement pour que justice soit faite et non, comme certains, pour te délecter du malheur et de la souffrance des suppliciés. Mais c’est vrai que ta présence à nos côtés nous garantira des mauvaises rencontres. A dans trois jours, mon ami !

Sur un signe de tête, il quitta la pièce, laissant maître Pierre plongé dans ses pensées.

C’est ainsi que le trouva Fanchon, assis à la grande table, la tête dans les mains. Le froissement de sa jupe de lin lui fit relever la tête et un sourire apparut sur ses lèvres :

-      Eh bien, ma mie ! puis-je t’aider en quelques choses ?

-      J’étais inquiète de savoir…

Pierre se leva :

-      Sois rassurée ! Bertrand prendra bien soin de ta protégée jusqu’à son arrivée sur la seigneurie de Puylaurens. Un brave curé l’attend là-bas pour la prendre à son service, sur la demande de notre dame Isabeau.

Fanchon soupira :

-      Ils partent donc très bientôt !

-      Dans trois jours à l’aube.

-      Si vite !

-      Ne te désole pas ! il ne faut pas que Jeanne voie que tu as de la peine. Ne lui ôte pas le peu de courage qu’il lui reste. Prends les devants dès à présent ; préparez ensemble son bagage, qu’il soit succinct mais très chaud. Ils passeront le col avec les premiers froids.

-      Mais comment fera-t-elle pour la suite des temps ? comment se vêtira-t-elle cet été ? ou ce printemps ? et… et à l’automne prochain ?

-       Fanchon, ma douce, nous pourvoirons à tout cela mais « à chaque jour suffit sa peine ! » Va rejoindre ta protégée et fais ce que je t’ai demandé, s’il te plaît. Moi, je vais m’absenter : j’ai à faire.

-      A cette heure-ci ? mais la nuit va tomber et le vent s’est levé. Il va faire très froid !

Elle allait le supplier de ne pas quitter le foyer, mais un regard de son époux fit mourir ses suppliques sur ses lèvres. Il était déterminé et rien de ce qu’elle pourrait dire ou faire ne le ferait changer d’avis.

-      Sois prudent, mon ami, murmura-t-elle, et ne tarde pas à revenir vers moi !

Il alla vers elle, la prit dans ses bras et l’embrassa tendrement. Un court moment, il la tint serrée contre lui, se répétant à l’envi que Dieu l’avait comblé en lui donnant cette femme à la beauté radieuse et au caractère si doux et si bien trempé à la fois.

Dans un soupir, il lui rendit sa liberté, alla prendre son grand chapeau et sa pèlerine, prit son bâton  et appela :

-      Lupo !

De l’ombre, un grand chien s’avança vers lui. Son pelage gris et noir hirsute, ses yeux brillants, sa démarche silencieuse et sa taille impressionnante  décourageraient plus d’un mal intentionné. En fait, l’animal tenait plus du loup que du chien et sa proximité calmait très vite l’ardeur des malandrins de tous poils. Le bourreau et son loup ! Quand ces mots retentissaient, chacun mettait un point d’honneur à se faire le plus discret possible.

Pierre franchit la porte et Lupo lui emboîta le pas. Fanchon referma  derrière eux et revenant au milieu de la pièce, elle poussa un soupir à fendre l’âme. Elle entendit le chariot s’ébranler dans la cour puis le silence retomba. Comme l’obscurité envahissait la maison, elle se mit en devoir d’allumer les bougies afin de ramener un peu de douceur dans son foyer en chassant les ténèbres. Elle appela ensuite la servante, lui donna les consignes pour le souper et s’en fut rejoindre Jeanne pour l’aider à préparer ses bagages.

Il était fort tard quand le grincement des roues retentit à nouveau dans la cour. Fanchon ne dormait pas. Après le repas du soir, elle avait attendu le retour de Pierre assise sur un banc, près de l’âtre. Pour calmer son angoisse, elle filait la laine de l’année. Ses mains s’activaient sans qu’elle en eut vraiment conscience, étirant la masse mousseuse jusqu’à lui donner l’aspect d’une longue cordelette qu’elle affinerait plus tard au rouet. La laine serait ensuite tissée et servirait à confectionner des vêtements pour la maisonnée. Le surplus serait vendu sur les marchés environnants.

La boule d’appréhension qui obstruait sa poitrine fut instantanément dissoute lorsqu’elle entendit les pas de son mari approcher du seuil.

Elle se leva d’un bond, faisant choir la quenouille qu’elle s’apprêtait à utiliser et courut à l’huis. Interdite, elle vit un groupe de gens silencieux près du bourreau. Elle ouvrit la porte en grand et, jetant un regard à son époux, s’effaça rapidement pour laisser passer les invités de maître Pierre et referma vivement la porte derrière eux. Même si elle ignorait l’identité des personnes présentes, elle était assez intuitive pour comprendre que, s’il avait pris la précaution d’aller quérir ces inconnus à la nuit tombée, il devait avoir une bonne raison pour ça : il valait mieux éviter toute divulgation de l’affaire.

Elle ranima le feu dans la cheminée et ralluma les chandelles qu’elle avait mouchées dès que la servante, le valet et l’apprenti étaient partis se coucher.

Il régnait un silence étrange dans la pièce quand Pierre dit :

-      Fanchon, ma douce, va quérir Jeanne dans l’instant !

La jeune femme se rendit à la chambre de sa protégée. Elle toqua discrètement, espérant que ce remue-ménage ne réveillerait pas le reste de la maisonnée.

A peine entendit-elle les coups, que Jeanne sauta à bas du lit et vint à la porte pour y trouver Fanchon.

-      Jeanne, dit la jeune femme, mon époux souhaite ta présence dans la salle commune.

-      Pour quelle raison ? s’informa la jeune fille en jetant une pèlerine sur ses vêtements de nuit.

-      Je l’ignore ! mais hâte-toi, il y a quelques personnes inconnues avec lui et je me demande si le moment de ton départ n’a pas été avancé !

Inquiète, Jeanne la suivit sans poser davantage de questions. Une sourde angoisse commençait  à l’étreindre et elle entra toute tremblante dans la salle où tout le monde était réuni dans un silence lourd.

A la vue des personnes présentes, Jeanne eut un hoquet de surprise et commença à pleurer.

-      Jeanne, s’inquiéta Fanchon, que se passe-t-il ?

Mais sans répondre, la jeune fille se précipita vers la plus âgée des femmes et se jeta dans ses bras.

-      Ma mère ! s’écria-t-elle.

-      Jeanne, ma fille, mon enfant ! répondit la femme en la serrant dans ses bras.

Interrogative, Fanchon se rapprocha de son époux et murmura :

-      Eh bien, mon ami ? qui sont ses gens ?

-      Les parents de Jeanne, ma douce ! répondit tranquillement le maître bourreau.

-      Les parents de Jeanne ? s’alarma Fanchon, mais le seigneur a interdit de …

Il leva la main en signe d’apaisement:

-      Tu n’as rien à craindre, dit-il, toutes les précautions ont été prises et le danger ne peut venir que d’une indiscrétion.

Elle se réfugia dans le silence, laissant sa jeune protégée toute à la joie de revoir ses parents une dernière fois.

Une dernière fois !

Ces mots lui rappelèrent cruellement qu’elle aussi vivait ses dernières heures avec la jeune fille et la voir ainsi avec les siens attisait sa peine.

Elle l’observait à présent parlant avec un tout jeune homme. Malgré elle, elle entendit ce que le garçon disait à Jeanne.

-      Je t’accompagne !

-      Mais Aubin, c’est impossible ! maître Pierre, dites-lui qu’il ne peut pas…

-      Si, je peux ! Maître, dites-lui, vous.

-      Il a raison, Jeanne ! Aubin t’accompagnera sur Puylaurens.

-      Mais, le seigneur…

-      Maître Batalhère a pris ton frère en apprentissage. Comme il n’a pas de fils, il a choisi Aubin pour assurer sa succession… et celui-ci va l’accompagner pour livrer la cloche à Saint-Etienne. Dame, continua-t-il en souriant, il faut bien qu’il apprenne le métier.

Confuse, Jeanne les regardait, déchirée entre la joie de les voir tous et la peine de partager un dernier moment avec eux. L’heure suivante s’écoula trop vite et arriva enfin l’instant de la séparation. Un moment de gêne et de tristesse plomba l’atmosphère. Pierre mit fin  aux atermoiements en demandant à chacun de bien vouloir faire ses adieux à la jeune fille.

-      Voilà, dit-elle, je ne sais pas si je vous reverrai un jour, mes chers parents et vous, mes frères et mes sœurs, mais je sais que vous serez toujours présents dans mon cœur et la venue d’Aubin à Puylaurens m’est une immense joie. Je sais que, par lui, nous pourrons échanger des nouvelles.

Elle les serra dans ses bras, les uns après les autres, s’attardant plus longuement auprès de son père et de sa mère.

-      Père, dit-elle, je vous demande pardon d’avoir été la source de votre peine et de votre honte. Grâce au maître bourrel, la disgrâce et l’infamie vont s’éloigner de vous et de ma famille. Mais je ne puis, malgré tout, regretter mon geste. J’ai simplement voulu protéger une innocente.

Prenant le visage de son enfant entre ses mains, son père la regarda droit dans les yeux, comme s’il scrutait son âme puis, il lui sourit :

-      Que jamais quelqu’un ne dise du mal de toi en ma présence ! Dieu m’est témoin qu’il ne tarderait pas à passer de vie à trépas.

La petite soupira en posant la tête sur l’épaule de son père.

-      Alors, je pars l’âme sereine ! Votre colère à mon encontre m’eût été trop insupportable et je vous sais gré de votre compassion à mon égard.

Trop ému pour parler, le vieil homme posa un baiser sur le front de sa fille et la laissa rejoindre les bras de sa mère où elle se réfugia sans plus tarder.

Ce qu’elles se dirent ne passa pas la barrière de leurs bras mêlés. Lorsque Jeanne s’éloigna enfin de sa mère, les yeux brillants de larmes, elle prit une profonde inspiration, espérant ainsi  faire bonne figure à sa famille une dernière fois. Tout avait été dit !

La jeune fille aurait aimé avoir encore du temps à partager avec eux mais le maître bourreau coupa court, autant pour épargner à la jeune fille des adieux douloureux que pour garantir la sécurité des siens en les ramenant chez eux avant l’aube.

Comme dans un songe, Jeanne vit les siens quitter lentement la demeure du bourreau en jetant un regard en arrière, grimper dans le chariot et s’éloigner sur un dernier adieu.

Longtemps après qu’ils eurent disparu à sa vue, elle resta sur le pas de la porte, incapable de détourner les yeux de la route déserte, sous la clarté blafarde de la lune. Elle respira une odeur d’herbe humide, de bois brûlé et de vent sauvage, voulant imprimer dans sa mémoire tous les instants de ses dernières nuits dans sa région natale.

Une main saisissant son bras la ramena doucement à la réalité. Craignant qu’elle ne prenne froid, Fanchon venait l’inviter à regagner l’intérieur où régnait une atmosphère plus chaleureuse. Pendant quelques instants, elles n’échangèrent aucune parole, chacune perdue dans ses propres pensées.

La jeune fille se dirigea enfin vers la petite pièce qui lui servait de chambre. Au moment de quitter la salle, elle se tourna vers son hôtesse :

-      Maîtresse Fanchon, dit-elle, je vous serai à jamais reconnaissante, à vous et à maître Pierre, de votre bonté et de votre charité à mon égard. Je prierai le Seigneur de vous bénir, de donner à votre maison la prospérité et la richesse.

-      Même au bourreau qui t’a martyrisée ? demanda Fanchon d’une voix tremblante

Jeanne revint vivement vers la jeune femme et se jeta dans ses bras.

-      Dame Fanchon, ma chère Fanchon, s’écria-t-elle, malgré ce qui a présidé à notre rencontre, maître Pierre restera, après mon père, l’homme que je respecterai le plus au monde.

Et elle regagna sa petite chambre.

 


NINA

 

Debout près de la porte de l’église, Nina regardait les jeunes stagiaires préparer l’église en vue des restaurations programmées. Elena se promenait dans la nef et prenait des notes sur un calepin, essayant de trouver son bonheur avec le peu de textes qu’elle avait sous la main. Passant près d’elle, elle lui sourit timidement et dit :

-      Je ne sais pas si en tant que spécialiste des langues médiévales je vais vous être d’une grande utilité. Il n’y a pas vraiment de textes à traduire.

Nina lui rendit son sourire :

-      Si Ryo a retenu votre candidature, c’est qu’il avait besoin de vos compétences. De plus, nous avons notre spécialiste à nous, quelqu’un qui connait très bien l’histoire de Saint-Etienne, notre « Hetty nationale ».

-      Hetty ? interrogea Elena en s’asseyant face à Nina.

-      Hetty est en quelque sorte la mémoire de notre petite église. Elle fait partie de l’association des Amis de Saint-Etienne. Je crois qu’elle sait tout ce qu’il est possible de savoir à son sujet et son aide nous est très précieuse. Je pense qu’elle se fera un plaisir de vous conduire aux archives départementales. Il y a là-bas de quoi faire votre bonheur en matière de langues médiévales.

-      J’en serai heureuse, répondit la jeune Espagnole, j’avais l’impression d’être un poids mort pour cette session.

-      Ne dites pas ça, dit Nina en riant, Ryohei serait bien capable de vous coller à l’intendance et de vous faire servir la soupe à toute la compagnie…Je plaisante, ajouta-t-elle en voyant l’air déconfit d’Elena. D’ailleurs le voilà qui arrive.

Le jeune homme pénétrait dans l’église et la pénombre, après le soleil éclatant de l’extérieur, ne lui permit pas de voir le regard amusé que les deux filles échangèrent.

-      Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il quand ses yeux se furent habitués à l’obscurité

-      Je disais à Elena qu’Hetty se ferait une joie de l’accompagner aux archives départementales.

-      Ah ! Hetty, dit-il en souriant à l’évocation de la charmante dame qui défendait l’église du bec et des ongles, elle vous sera d’un grand secours, Elena, c’est un véritable puits de sciences.

Il fut interrompu par l’arrivée de Sven et Sunil. La différence de taille entre les deux hommes était un sujet de plaisanterie au sein du groupe. Le géant blond venu de Suède aurait pu soulever d’une seule main le petit Indien sans le moindre effort et comme il est bien connu que les contraires s’attirent, les deux garçons s’étaient immédiatement liés d’amitié.

-      Ryo, on aurait besoin que tu viennes voir… toi aussi, Nina.

-      Voir quoi ?

-      Eh bien, justement, on ne sait pas. On avait remarqué un problème d’écoulement des eaux de pluie. Elles stagnaient sur le côté du cimetière, juste à l’angle de la chambre du prêtre.

-      Vous vous en êtes rendu compte quand ? interrogea Ryo, surpris d’être passé à côté d’un tel problème.

-      Ce matin, répondit Sunil. Il a beaucoup plu cette nuit et l’eau a commencé à s’infiltrer dans la chambre. S’il n’y ava   it pas eu cette pluie diluvienne, le problème serait passé inaperçu.

-      Qu’est-ce qui vous ennuie ? demanda Nina

-      Si nous ne trouvons pas une solution, la prochaine grosse pluie risque de détériorer encore un peu plus la maçonnerie intérieure à cause des infiltrations.

-      Vous avez une idée pour parer à cette éventualité ? reprit Ryo.

-      Je pense qu’il suffirait de poser un drain : on creuse une tranchée que l’on dirige vers le fossé, au bord de la route, quelques mètres cubes de cailloux, un tuyau pour drainer et le tour est joué !

-      De quelle longueur, la tranchée ?

-      Trente mètres ?

-      Trente….Ouf ! ça va être dur ! d’autant que nous n’avons pas les moyens de financer les problèmes éventuels que nous pourrions rencontrer.

-      Tu as des pelles et des pioches ? demanda Sven au grand dam de Sunil qui commençait à entrevoir où son ami voulait en venir.

-      Oui mais …

-      Alors, pas de problèmes ! on va s’y mettre dès demain.

-      Aaaahhhh ! fit Sunil au désespoir, mais on ne va jamais y arriver.

-      Mais si, mon petit bonhomme ! avec de la volonté, on arrive à tout !

-      Mmffff ! grogna le petit Indien en allant s’asseoir, dépité, sur une chaise, loin derrière Sven.

-      Je crois que l’amitié du siècle vient de prendre du plomb dans l’aile ! ironisa Seamus qui venait rejoindre le petit groupe.

Ryohei calma le jeu en levant les mains.

-      Pas de panique ! tout le monde va mettre la main à la pâte. Rassure-toi, Sunil, tu ne seras pas le seul à transpirer.

Petit à petit, tous les membres de la session se joignirent au groupe. Nina les informa de la nouvelle difficulté et demanda qui se porterait volontaire pour le travail supplémentaire et imprévu qui se présentait à eux.

Tous répondirent présent et Ryohei leur donna rendez-vous, le lendemain matin, pour commencer la tranchée. Il tendit ses clés à Seamus et les jeunes gens regagnèrent le minibus en débattant sur la meilleure façon d’aborder le chantier du lendemain.

-      Tu me ramènes ? demanda Ryohei à Nina comme elle se dirigeait vers la sortie.

-      Allons-y alors ! répondit-elle sans s’arrêter pour autant.

Ils sortirent et refermèrent les portes derrière eux, sans se douter du bouleversement qui allait survenir dans leur vie.

 


Nina s’agitait dans son sommeil,  elle tournait et retournait dans son lit en proie à des rêves angoissants, glauques.

Un grincement métallique accompagné de piétinements la tira tout à fait de son sommeil. Intriguée, elle se leva et alla ouvrir la fenêtre. Au dehors, seule la clarté de la lune l’accueillit. L’aube était encore lointaine et la lumière des étoiles et de la lune printanière baignait la campagne silencieuse. Désorientée, elle tenta de percer l’obscurité afin d’identifier le remue-ménage insolite qui l’avait tirée de son lit.

Rien ne bougeait, pas le moindre bruit de pas ou de charrette. Elle fouilla dans sa mémoire à la recherche de qui pourrait bien, dans son voisinage, posséder encore un chariot ou un quelconque véhicule à roues ferrées. Elle était certaine d’avoir entendu un bruit de ferraille et elle s’énerva d’autant plus que, malgré la clarté lunaire, elle ne distinguait rien.

Soudain, elle tendit l’oreille ; le bruit se répétait plus au sud, comme si celui qui passait avec son attelage près de sa maison quelques minutes plus tôt, avait pris une avance considérable.

Elle allait renoncer à sa curiosité quand elle entendit un murmure de voix.

-      Sommes- nous encore loin ? interrogeait une voix juvénile.

-      Quelques lieues, tout à peine ! répondit la voix grave d’un homme, une voix basse et profonde qui intrigua Nina, certaine de ne pas la reconnaître.

 Sans réfléchir davantage, elle passa un peignoir et descendit quatre à quatre l’escalier qui menait de l’étage directement face à la porte d’entrée. Elle ouvrit la porte en bataillant avec la clé dans la serrure et sortit comme une flèche. Elle fit en courant le tour de la maison pour rejoindre l’endroit où elle avait surpris la conversation.

Personne !

De nouveau, le silence !

Exaspérée, elle s’apprêtait à regagner son logis quand, à nouveau, le bruit de chariot et de piétinements, le murmure des voix se firent entendre, résonnant clairement dans le silence de la nuit.

-      Il y a quelqu’un ? cria-t-elle

Le bruit continuait, s’éloignant toujours vers le sud-ouest. Soit les marcheurs l’ignoraient délibérément, soit ils ne l’avaient pas entendue.

-      Hé ! cria-t-elle à nouveau, vous m’entendez ?

Il n’y eut pas de réponse, le bruit s’amenuisant de plus en plus. Un claquement sec la fit sursauter. Son voisin venait d’ouvrir les volets.

-      Nina ? interrogea        -t-il, ça va ? tu as un problème ?

-      C’est bon, je suis désolée de t’avoir réveillé ! j’ai entendu du bruit et j’ai pensé à …. à des cambrioleurs ! mais il n’y a personne. Retourne dormir, et bonne nuit.

Les volets se refermèrent et la jeune femme se maudit d’avoir ameuté le voisinage.

-      Je suis bonne pour présenter des excuses, demain !… des cambrioleurs ! n’importe quoi ! se dit-elle en retournant vers sa maison.

Une idée subite lui traversa l’esprit, déplaisante. Elle s’arrêta, fit un demi-tour sur elle-même et resta immobile, les yeux tournés dans la direction où s’étaient éteints les derniers sons de voix. Ils allaient en direction de l’ouest, en direction de Saint-Etienne.

Les pensées se télescopèrent dans sa tête. Elle se souvint qu’Hetty lui avait raconté qu’un jour, des membres de l’association avaient retrouvé, dissimulés dans une haie de lilas près du vieux cimetière, des objets dérobés dans l’église. Vraisemblablement, ils avaient été cachés là pour être récupérés plus tard, à un moment plus propice. Et si c’étaient des voleurs ? Si, leur coup manqué, ils avaient laissé passer du temps pour revenir quand la méfiance serait retombée ?

Elle eut soudain la bouche sèche. Elle essaya de raisonner un instant : qui pourrait être assez stupide pour commettre un vol à l’aide d’un chariot grinçant et brinquebalant ? En même temps, qui se méfierait d’un groupe de personnes qui marcheraient avec ce même équipage, sans prendre la précaution de se cacher ou d’atténuer l’écho de leur passage ?

Elle ne tergiversa pas plus longtemps ; elle entra chez elle, prit les clés de sa voiture, son téléphone portable et partit en direction de la petite église, sans même se rendre compte qu’elle sortait avec ses vêtements de nuit.

Il ne lui fallut pas plus de quelques minutes pour arriver en vue de la bâtisse. Son cœur fit un bond dans sa poitrine lorsqu’elle aperçut de la lumière dans la partie où se trouvait la chambre du prêtre, près du chœur.

Elle roula doucement, passa devant l’église tous feux éteints et alla se garer un peu plus haut. En passant devant le porche, elle avait distingué des ombres qui se dirigeaient vers la porte de l’église. Elle coupa le moteur et se mit à réfléchir à toute vitesse. Que devait-elle faire ?... Alerter les autorités ? Le temps que quelqu’un arrive, les voleurs auraient toute latitude pour dépouiller l’église et s’en retourner.

Malgré elle, elle ne put étouffer un rire nerveux :

-      En même temps, à l’allure où ils avancent, on les aura vite rattrapés !

Mais son rire mourut sur ses lèvres quand elle se souvint à quelle vitesse ils étaient arrivés sur le site. Il y avait quelque chose qui ne collait pas : comment un chariot pouvait-il se déplacer à cette allure ?

Elle prit son téléphone portable, se pencha sur le siège passager afin de ne pas être trahie par la clarté de l’écran quand elle composerait le numéro. Au passage, elle avait lu l’heure affichée : 4h45

-      Il va m’atomiser ! pensa-t-elle en comptant les sonneries.

Son interlocuteur décrocha à la sixième, juste avant que la messagerie se déclenche.

-      Allô ! dit une voix ensommeillée

-      Ryo ? c’est Nina.

-      Nina ? mais tu as vu l’heure ? qu’est-ce qui se passe ?

-      Je suis à Saint-Etienne !

-      Quoi ? en pleine nuit ?

-      Je crois qu’on a un problème ! il y a quelqu’un dans l’église.

-      Tu en es sûre ? demanda Ryo complètement réveillé à présent.

-      Il y a de la lumière dans la chambre du prêtre et j’ai vu des ombres bouger sous le porche.

-      Ne bouge pas de là ! j’appelle les gendarmes et j’arrive ! tu ne fais rien toute seule, tu m’as bien compris, Nina. Quoi qu’il se passe, tu attends que j’arrive pour bouger.

Il raccrocha tandis que la jeune femme, le nez dépassant à peine le tableau de bord, continuait sa surveillance.

Au bout d’une demi-heure, elle remarqua une ombre plus sombre dans la pénombre des arbres du bord de la route. Elle eut peur soudain. L’ombre progressait en silence vers elle. Elle se recroquevilla sous le tableau de bord, priant que « ce » qui se trouvait là dehors passe près de la voiture sans remarquer sa présence à l’intérieur.

Quand la portière s’ouvrit lentement, elle faillit s’évanouir de terreur. Se ressaisissant, elle se souvint que la meilleure défense était l’attaque et elle se jeta sur l’arrivant qui lui saisit les bras en disant à voix basse :

-      Du calme ! c’est moi !

Ryo !

Elle fut partagée entre le soulagement et l’envie de le gifler pour la frayeur qu’il lui avait causée.

-      Tu m’as fait peur ! lui reprocha-t-elle d’une voix étranglée.

-      Désolé ! j’ai laissé ma voiture plus loin. Je ne voulais pas attirer l’attention. Alors, ils en sont où ?

-      Je ne sais pas ! je ne suis pas sortie de la voiture conformément à tes ordres. Mais quand je suis arrivée, il y avait de la lumière dans la chambre.

-      OK ! je vais passer par le cimetière et je vais aller voir de quoi il retourne. Tu m’attends ici !

-      Non ! je vais avec toi.

-      Tu restes là ! ordonna-t-il. Si les choses venaient à mal tourner tu t’en vas et tu préviens la gendarmerie.

-      Tu ne les as pas appelés ?

-      Aucune patrouille ne se trouve sur le secteur ! ils m’ont dit de rappeler si l’affaire dégénère !

-      Tu veux dire qu’on ne peut compter sur personne ? s’affola-t-elle.

-      Si, répondit-il avec un petit sourire, sur nous !

Avant qu’elle ait eu le temps de répondre, il avait disparu, se fondant dans la nuit.

 

 

L’attente lui sembla durer une éternité. Elle forçait ses yeux, essayant de percevoir quelque chose dans l’obscurité environnante. A mesure que les minutes s’égrenaient, elle sentait la panique monter en elle.

-      Mais qu’est-ce qu’il fait ? pourquoi ne revient-il pas ? encore cinq minutes et je file chercher du secours.

Mais les cinq minutes écoulées, elle ne trouva pas le courage de laisser Ryo tout seul.

Rassemblant le peu de témérité qu’il lui restait, elle neutralisa la lumière du plafonnier avant d’ouvrir la portière et se glissa à l’extérieur. Elle se dirigea vers le porche de l’église qui lui fit l’effet d’une bouche ouverte sur un cri silencieux. Elle essaya de repérer le moindre bruit, mais toujours pas de Ryo.

Prenant une profonde inspiration, elle se faufila jusqu’à la porte de l’église entrouverte. Une lumière chiche et tremblotante éclairait les lieux, faisant danser les ombres.

-      Des cierges ! pensa-t-elle. Ils ont allumé des cierges.

La colère la submergea. Comment pouvait-on se servir de cette lumière qu’elle considérait comme sacrée, dans cette église,  pour venir commettre un forfait ?

Elle poussa la porte d’un coup, et cria :

- Qui est là ? Montrez-vous ! Les gendarmes arrivent, vous feriez mieux de vous montrer tout de suite.

A son cri d’alarme, toutes les flammes s’éteignirent d’un seul coup. Elle se retrouva dans le noir, avec pour seul repère le carré plus clair de la porte ouverte derrière elle. Comme elle faisait demi-tour pour sortir, elle entendit des voix lointaines, presque chuchotées.

-      Jeanne ! où es-tu ?

-      Maître Batalhère, je suis perdue.

Les voix venaient du chœur de l’église. Cette fois, Nina s’évanouit pour de bon…

…. Elle bougea, se cogna le genou gauche sur une surface dure, tandis qu’une main lui tapotait le visage :

-      Aïe ! arrête de me frapper ! grogna-t-elle en ouvrant les yeux sur Ryohei.

-      Ça va ? demanda-t-il, inquiet.

Elle ne répondit pas tout de suite, se remémorant peu à peu ce qu’elle faisait là.

-      Je me suis évanouie…

-      Oui.

-      Mais, j’étais dans l’église !

-      C’est moi qui t’ai ramenée à la voiture.

Elle dégagea son genou prisonnier entre le siège et le levier de vitesse.

-      Tu as vu quelque chose ? demanda-t-elle en se souvenant du pourquoi de leur présence sur les lieux. Tu as pu les coincer ?

-      Non !

-      Ah, mon Dieu ! j’espère qu’ils n’ont rien volé !

-      Et toi, tu as vu quelque chose avant de perdre connaissance ?

-      Quand je suis entrée, il y avait des cierges allumés un peu partout. Je leur ai crié de se montrer, que les gendarmes allaient arriver… et tout s’est éteint d’un coup… Mais je les ai entendus parler… j’ai même entendu leurs noms : Jeanne et …maître quelque chose …maître …Batalhère, c’est ça ! Maître Batalhère. Enfin, je crois…

Comme Ryohei gardait le silence, Nina insista :

-      Tu es sûr que tu ne les as pas vus filer ?

-      Nina, il n’y avait personne !

-      Quoi ? mais bien sûr, qu’il y avait quelqu’un ! j’ai entendu le chariot, j’ai vu les lumières et les ombres …je les ai même entendus parler…

-      Il n’y avait rien, Nina ! ni chariot, ni lumière. Personne ! j’ai fait le tour par le cimetière,  je n’ai pas vu les lumières dans la chambre du prêtre.

-      Mais je les ai entendus, je leur ai même dit…

-      Moi, je n’ai entendu que toi ! je suis revenu à l’intérieur parce que je croyais que tu les avais surpris… mais tu étais seule. Matériellement, ils n’auraient pas eu le temps de partir.

Nina le regardait, incrédule. Son regard perdu scrutait le visage du garçon, cherchant à savoir s’il disait vrai.

Pris de pitié devant sa détresse, Ryohei posa sa main sur son épaule.

-      Je te jure, Nina qu’il n’y avait personne ….il n’y a jamais eu personne. Tu as du rêver !

-      Rêver ? impossible ! J’ai même réveillé les voisins tout à l’heure ! et puis…

Elle s’interrompit en voyant des phares venir dans leur direction. Quelques secondes plus tard, un fourgon stoppait près de leur voiture. Une voix se fit entendre :

-      Gendarmerie nationale ! c’est vous qui avez appelé pour une tentative de cambriolage ?

-      Génial ! soupira Nina en laissant aller sa tête sur le volant.

 

 

 

 JEANNE

 

 

L’aube teintait à peine le ciel d’une aurore rosée quand Jeanne fit ses adieux à Fanchon. Dans la cour de la propriété, tous étaient rassemblés pour un dernier adieu à la jeune fille, les maîtres du domaine, mais aussi toute la domesticité, la servante, le valet de ferme, et même la cuisinière qui venait parfois aider Fanchon.

De solides chevaux de trait s’ébrouaient, leurs flancs dégageant une brume odorante car ils avaient peiné pour tirer le chariot chargé de la cloche jusqu’au sommet de la colline.

Jeanne serra chacun dans ses bras, réservant sa dernière embrassade à Fanchon. Longtemps, elles se serrèrent l’une contre l’autre parlant à voix basse, reculant d’autant plus l’heure fatidique des adieux. Voyant combien il leur en coûtait de mettre un terme à leur dernier moment ensemble, maître Pierre décida de couper court :

-      Allons, ma mie, dis adieu à notre Jeanne ! nous ne pouvons plus différer notre départ.

A regret, la jeune femme posa un baiser sur le front de Jeanne.

-      Adieu, ma chère enfant ! prends bien soin de toi. Je te souhaite une bonne vie et beaucoup de bonheur.

Elle la laissa aller, retenant ses larmes pour ne pas ôter à la jeune fille le peu de courage qui lui restait.

Aubin vint prendre le bras de sa sœur pour l’entraîner à sa suite.

-      Allons-y, ma Jeanne ! le jour va se lever et nous devons partir céans.

Elle hocha la tête, vaincue. Lentement, elle se mit en marche derrière son frère et s’éloigna sans se retourner.

Plusieurs heures durant, ils marchèrent dans un silence relatif, rompu de temps en temps par Aubin qui tentait de distraire Jeanne de son chagrin.

Puis, au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient, la jeune fille commença à s’intéresser à ce qui les entourait. Ils attaquèrent les premiers contreforts  de la Montagne Noire. Les chevaux s’arc-boutaient sous le poids des chariots, baissant le cou, plantant leurs solides jambes dans le sol pour arracher leur charge mètre par mètre, leurs naseaux laissant fuser une vapeur blanche et tiède. Ils trouvèrent enfin un terre plein où les animaux et les hommes purent souffler. Les maîtres firent boire les chevaux et les nourrirent, puis ils partagèrent du pain bis et du fromage ainsi qu’une outre d’eau avant de repartir.

Tout en avançant, Bertrand Batalhère scrutait le ciel, inquiet de voir de lourds nuages s’amonceler au nord du massif. Pierre approcha d’un pas résolu et demanda doucement :

-      Que t’inspire ce ciel, mon ami ?

-      Rien de bon ! la neige ne va pas tarder à être sur nous. Nous devons nous hâter ; si nous sommes surpris dans le col, il sera terriblement difficile de passer. Les vents, là-haut, sont traîtres et puissants, ils peuvent en quelques heures bâtir des murs de neige infranchissables et c’est la mort assurée si nous sommes pris dans la tourmente.

Le bourreau hocha la tête et revint sur ses pas. Il prit son cheval par les rênes et le tira derrière lui, donnant ainsi le rythme à suivre aux autres chevaux. Ils accélérèrent le pas et bientôt le convoi croisa la route de Saissac.

-      Plus que trois lieues et nous pourrons  trouver un abri. Avec un peu de chance.

Mais ils n’avaient avancé que de quelques centaines de mètres quand les premiers flocons commencèrent à  virevolter dans le ciel d’un gris pâle uniforme.

-      Regarde, Jeanne, il neige ! s’écria Aubin d’un ton joyeux.

La jeune fille sourit malgré elle. D’aussi loin qu’elle se souvenait, son jeune frère avait toujours aimé la neige, même si pour les plus âgés, elle était synonyme de peine et de misère. Un instant, elle se laissa aller à contempler la beauté du paysage qui se parait rapidement d’un blanc immaculé.

-      Jeanne !

Elle entendit, dans la voix de Bertrand une telle angoisse qu’elle se tourna aussitôt vers lui.

-      Il faut avancer très vite, mon enfant, lui dit-il, nous ne pouvons plus nous retarder.

Elle évita de poser des questions pour ne pas alerter Aubin, mais une frayeur sans nom lui coupa le souffle un instant.

-      Reste-t-il encore beaucoup de lieues à parcourir, avant de rejoindre Saissac ? interrogea-t-elle.

-      Moins de trois ! mais si la neige continue à tomber dru, nous aurons des difficultés à passer le col pour redescendre sur la ville. Il faut faire marcher les chevaux au plus fort de leur puissance.

-      Mais ils sont épuisés !

-      Je le sais, mais si nous n’allons pas plus vite, la neige nous bloquera en pleine montagne et, si toutefois nous échappons aux loups, nous mourrons de froid.

Elle hocha la tête et alla se placer devant le chariot de tête. Elle posa ses mains sur les naseaux fumants des grands chevaux et leur murmura quelques paroles d’encouragements :

-      Mes bons amis, disait-elle, je sais que vous êtes à bout de force et que le chemin a été long et difficile pour vous, cependant, je vous en conjure, faites un dernier effort. Vous avez entendu votre maître ? il y a des loups dans ces montagnes et le froid glacial et la neige vont les inciter à partir en chasse. Je vous en supplie, mes tout-beaux, encore un effort pour votre Jeanne. Je ne saurai vous abandonner ici pour sauver ma vie, ici au milieu des loups qui vous dévoreraient. Allons, maintenant, suivez-moi, mes bons amis ! finit-elle en prenant le licol du meneur et en lui imprimant une secousse pour le faire avancer.

Sous le regard incrédule de ses compagnons de voyage, les chevaux tendirent leurs muscles et arrachèrent la lourde charrette à la fange gelée qui commençait à emprisonner les roues immobiles. L’attelage s’ébranla et commença l’ascension du col, suivie de près par le chariot plus léger où se trouvaient les vivres et tout le  nécessaire pour le voyage. Devant, la jeune fille continuait ses encouragements de la voix et du geste, caressant la tête des bêtes. Soudain, sa voix s’éleva, claire dans le silence cotonneux de ce jour de neige. Elle chantait ! elle chantait une chanson où il était question de fleurs, de soleil, de journée printanière et de champs verdoyants où les animaux vivaient en paix et heureux.

Les chevaux avancèrent, glissant dans la boue gelée et les ornières remplies de neige et grignotèrent, petit à petit, les deux lieues qui menaient au col. Derrière, les hommes poussaient quand le terrain devenait trop pentu ou trop ardu pour les pauvres bêtes qui ne faiblissaient pourtant pas. Quand, enfin, ils se trouvèrent sur la hauteur qui dominait la seigneurie de Saissac, Pierre eut un soupir de soulagement.

-      Allez, courage mes amis, lança-t-il à ses compagnons, le plus dur a été fait, grâce à Jeanne. Hâtons-nous de descendre à présent. Le soleil a fini son déclin et la nuit sera bientôt sur nous. Je ne doute pas que même aux portes de la ville, les loups nous traqueront sans merci.

Ils repartirent donc en accélérant le pas afin d’être aux portes avant la nuit complète, moment où le seigneur avait ordonné la fermeture desdites portes, ce qui les contraindrait à passer la nuit sous les murs de la ville à la merci des loups, des maraudeurs et du froid mortel.

Ils n’étaient plus qu’à quelques centaines de pas de l’entrée quand Lupo fit entendre un grondement sourd. Dans les taillis alentour, un bruit de piétinements, de grognements, de course précipitée se fit alors entendre.

-      Les loups ! cria Bertrand. Aubin ! Jeanne ! au chariot, vite !

Les deux jeunes gens se précipitèrent à l’intérieur du chariot de vivres tandis que Bertrand, Pierre, son apprenti et les deux hommes qui les accompagnaient se munissaient de haches, de fléaux et d’épées pour se défendre.

L’attaque fut fulgurante !

 Une meute d’une dizaine d’individus fut sur eux en un battement de cils. A grands moulinets de leurs armes, les hommes étendirent raides morts six grands loups décharnés tandis que Lupo se battait avec un septième. Dans le chariot, blotti contre Jeanne, Aubin tremblait de peur et de froid. La jeune fille, malgré sa terreur, le serrait contre elle et tentait de le rassurer et de le réconforter. Elle étendit sur lui un pan de son mantel et le prit dans ses bras pour le réchauffer. Il redevenait le petit garçon de douze ans qu’il n’avait jamais cessé d’être malgré son courage et sa détermination à vouloir accompagner Jeanne dans son exil.

Comme elle s’inquiétait en entendant au dehors les cris des hommes et le hurlement des bêtes, le chariot tangua brusquement sous l’assaut d’un grand loup noir qui venait de découvrir les deux enfants et avait bondi dans leur minuscule refuge. Comme il atterrissait à l’intérieur du chariot, il tomba le museau en avant, sur les pots et les chaudrons qui servaient à préparer les repas pendant le voyage. Sans réfléchir, la jeune fille s’empara d’une lourde marmite et l’abattit de toutes ses forces sur le crâne du loup avant qu’il retrouve son équilibre. Il y eut un craquement sinistre et la bête poussa un jappement plaintif avant de s’effondrer pour ne plus se relever.

-      Jeanne ! tout va bien ?

Le maître bourrel releva la toile qui protégeait un tant soit peu les deux enfants, inquiet du spectacle qu’il allait trouver à l’intérieur.

Jeanne regardait le loup mort à ses pieds, tremblante et au bord des larmes. Jamais encore, elle n’avait pris la vie d’un être vivant.

-      Je suis désolée … je suis si désolée, ne cessait-elle de répéter à l’animal sans vie.

-      Tout va bien, Jeanne ! dit doucement le bourrel, tout va bien !

-      Je l’ai tué ! je voulais juste lui faire peur pour qu’il retourne dans sa forêt et qu’il nous laisse… je l’ai tué ! se lamentait-elle.

Puis, brusquement, une pensée lui traversa l’esprit :

-      Il avait la tête moins solide que celle de l’Anglais ! constata-t-elle.

A sa grande surprise, le maître bourrel éclata d’un rire tonitruant. Après s’être assuré que tous deux étaient sains et saufs, il quitta le chariot, toujours hilare et ils l’entendirent parler aux autres hommes qui avaient fini par chasser les derniers loups.

Après leur grosse frayeur, les éclats de rire qui fusèrent autour d’eux, à l’extérieur, leur fit l’effet d’un baume apaisant.

Le maître fondeur les appela:

-      Sortez, mes enfants, pour l’instant, nous les avons repoussés, mais il ne faut guère s’attarder.

 Les deux convoyeurs vinrent enlever la dépouille du loup et la jetèrent dans un fossé, avec les autres cadavres. Ils se remirent rapidement en route et passèrent les portes quelques minutes à peine avant que celles-ci  soient closes pour la nuit.

Une fois à l’abri des murs, ils se mirent en quête d’une auberge où hommes et bêtes pourraient enfin prendre un repos bien mérité.

 

 

 

 NINA


 

Il était près de dix heures du matin quand Nina et Ryo arrivèrent sur le chantier et rejoignirent leurs assistants à pied d’œuvre depuis le petit matin. Leurs têtes défaites firent sensation dès qu’ils eurent passé la porte de l’église.

-      Est-ce que, par hasard, il y a quelque chose que l’on devrait savoir au sujet de la nuit dernière? demanda Seamus, passant près d’eux en rigolant.

Le regard noir que lui jeta Nina n’eut pas l’air de le toucher plus que ça et il fila en disant avec un grand sourire :

-      Oups ! pas contente, la dame !

-      Je sens que ça va être une journée difficile ! murmura Ryo pour lui-même.

Sans s’émouvoir outre mesure de la tension que la remarque de Seamus avait fait naître, Sunil s’approcha, l’air grave.

-      Nous vous attendions pour commencer à creuser.

-      A creuser ? demandèrent d’une seule voix Nina et Ryo.

-      Oh là ! la nuit a été courte, on dirait ! commenta l’Irlandais qui passait à nouveau à leur hauteur avec un décamètre dans les mains, tandis que, patiemment, Sunil rappelait aux deux jeunes gens la réparation urgente et la nécessité d’un drain d’écoulement pour détourner les eaux de pluie qui gangrenaient la maçonnerie.

La jeune femme, au rappel de ces travaux, se laissa tomber sur une chaise. Après la nuit agitée qu’elle venait de passer, elle ne se sentait pas le cœur à charrier des gravats toute la journée.

-      On ne peut pas remettre ça à demain ? implora-t-elle d’une voix mourante.

Allegria, la jeune Péruvienne s’approcha en disant :

-      La météo annonce de gros orages pour la fin de la journée. Il faut absolument mettre ce drain, sans quoi, nous devrons refaire le mur Est de la chambre. Ce seraient des dépenses inutiles et des heures de travail perdues.

-      Tu as raison, convint Ryo. Si tu es trop fatiguée, Nina, tu peux passer ton tour.

Un instant, elle fut tentée d’accepter l’offre, mais, une fois de plus, ce diable d’Irlandais revint à la charge :

-      Mais qu’est-ce que vous avez fait cette nuit, tous les deux ?...Aïe !

Sven venait de lui donner une claque sur le sommet du crâne.

-      Ça ne te regarde pas ! dit-il. Puisque tu as autant d’énergie pour dire des bêtises, viens donc commencer à prendre les mesures pour la rigole.

Il tendit le bras vers la sortie, lui enjoignant de le précéder. L’Irlandais sortit sous les rires de ses compagnons.

Nina se leva et suivit les deux garçons :

-      Autant s’y mettre tout de suite ! dit-elle et elle sortit dans la matinée radieuse.

Les uns après les autres, les bénévoles lui emboîtèrent le pas et Ryo sortit le dernier. Comme il passait devant une des petites chapelles, son attention fut attirée par des objets insolites tombés à terre. Il s’approcha et se pencha pour ramasser une poignée de petits cierges jetés sur le sol. Intrigué, il en porta un à hauteur de ses narines : une odeur de cire fondue lui chatouilla le nez. Ce cierge avait brûlé il y avait peu de temps. Il fronça les sourcils : les bénévoles étaient prévenus que tout feu était interdit à l’intérieur et aux proches alentours de la bâtisse. Quelqu’un aurait-il transgressé ses ordres au risque de se faire renvoyer du chantier sur le champ ? Il en doutait. Mais alors, que faisaient ces cierges à l’intérieur de l’église ?

Soudain, une de ses conversations nocturnes avec Nina lui revint en mémoire :

«  Il y avait des cierges allumés un peu partout …je leur ai crié de s’en aller et tout s’est éteint d’un coup ! »

Se pourrait-il que la jeune femme ait eu raison ? Il y aurait bel et bien eu quelqu’un à l’intérieur de l’église la nuit dernière ?

Déconcerté, il se promit de mener sa petite enquête aussi discrètement que possible. Si un ou plusieurs de leurs assistants avaient fait les idiots sur le site, ils seraient expulsés immédiatement et signalés à la direction des Monuments Historiques. Un instant, il soupçonna Seamus d’avoir voulu faire une méchante blague. Mais il renonça à son idée qu’il jugea stupide ; si l’Irlandais était un joyeux drille et un incorrigible farceur, en ce qui concernait son travail dans l’équipe, il était d’une rigueur toute professionnelle. Jamais il n’aurait transgressé délibérément les ordres de son supérieur hiérarchique, à savoir Ryo en personne.

Bien plus troublé qu’il n’aurait voulu l’avouer, le jeune homme reposa les cierges là où il les avait trouvés et sortit rejoindre ses compagnons….

Le creusement de la tranchée allait bon train et les jeunes gens discutaient gaiement de tout et de rien. Les garçons creusèrent une tranchée jusqu’à la limite du mur du cimetière et y jetèrent quelques brouettes de cailloux qu’ils étalèrent en un lit uniforme. Ils y déposèrent le drain qui servirait à l’évacuation de l’eau  jusqu’au fossé, au bord de la route qui longeait le champ attenant au petit cimetière. Puis ils la rebouchèrent.

Sven appela Ryo et lui dit :

-      Je pense que nous avons paré au plus pressé ! s’il y a un orage, l’eau du toit s’écoulera par le drain jusque dans le champ mais il faudra continuer la tranchée jusqu’au fossé. Le propriétaire risque de ne pas apprécier de voir son terrain transformé en champ de boue.

-      Penses-tu que nous puissions attendre demain ?

-      Je crois plutôt, intervint Marco, que nous devrions continuer tant que nous en avons encore la force. Je propose de manger un morceau et de nous y remettre tout de suite après. Rien ne nous dit qu’il n’y aura pas de gadoue, demain, auquel cas nous ne pourrons pas creuser et ce sera du temps perdu.

Ryo jeta un regard autour de lui, interrogeant silencieusement les jeunes gens. Tous partagèrent l’avis de l’Italien, mieux valait prendre de l’avance.

Ils se réunirent près de l’église, étalèrent des nappes de fortune sur l’herbe et partagèrent un repas bien  mérité. Puis la plupart s’allongèrent sur le sol pour une petite sieste d’une demi-heure avant de se remettre au travail.

Le calme revint autour de la bâtisse, troublé seulement par la respiration des dormeurs. Assise sur le sol, adossée au chêne centenaire qui projetait son ombre sur les murs de Saint-Etienne, Nina revivait en pensée les heures éprouvantes de la nuit précédente.

Bizarrement, il lui semblait que l’atmosphère de la petite église avait changé. Elle lui semblait plus lourde, plus mystérieuse et, n’osait-elle penser, plus menaçante. Elle qui aimait follement cet endroit sentait planer une sensation d’oppression dont elle ne s’expliquait pas l’origine.

-      Ce doit être la fatigue, pensa-t-elle, le manque de sommeil me fait perdre la tête.

Pourtant, le malaise persistait, mettant ses nerfs à rude épreuve. Elle finit par se lever et fit quelques pas dans l’herbe, tournant le dos à l’église et offrant son visage aux rayons du soleil. Se sentant observée, elle se retourna vers l’endroit où se reposaient les jeunes gens : Seamus, assis près de Sven endormi la regardait intensément. Elle lui renvoya un sourire hésitant et le garçon lui fit signe d’approcher tandis que lui-même sautait sur ses pieds :

-      Si nous faisions quelques pas ? proposa-t-il. Allons nous mettre à l’ombre du mélia.

Elle le suivit dans le cimetière où les amis de l’association avaient planté ce bel arbre il y avait plus de vingt ans. Comprenant qu’il voulait s’éloigner du groupe, elle garda le silence, attendant qu’il se décide à parler. Pendant un moment, il parut avoir oublié sa présence, examinant les travaux effectués le matin-même par leurs soins, puis, relevant la tête, il planta son regard dans celui de la jeune femme :

-      Qu’est-ce qui se passe, Nina ? Je veux dire qu’est-ce qu’il se passe réellement ? Je vois bien que tu es troublée, inquiète…alors, pour écarter les hypothèses absurdes, je vais te poser une question bien que je connaisse déjà la réponse : ton malaise a-t-il quelque chose à voir avec Ryo ?

-      Non ! s’insurgea la jeune femme, bien sûr que non !

L’Irlandais leva les mains en signe d’apaisement :

-      Très bien, très bien ! j’en étais convaincu mais je voulais l’entendre de ta bouche. Quelque chose a changé, dans l’atmosphère, depuis notre arrivée. Je le sens dans l’air. C’est comme une présence floue, impalpable, mais c’est là !

Nina n’osait pas lui parler de la sensation étrange qui l’avait envahie un instant plus tôt.

-      Nina, il va se passer quelque chose ! la donne va changer et nous ne serons plus jamais les mêmes ! dit une voix près d’elle.

-      Qu’est-ce que tu dis ? demanda-t-elle

-      Je n’ai rien dit ! répliqua Seamus, étonné.

-      Mais…excuse-moi ! j’ai cru que tu m’avais parlé.

-      Allons réveiller nos dormeurs, il est temps de nous remettre au travail. Pense à ce que je t’ai dit, et sois attentive, il est probable  que d’ici peu nous ayons une surprise.

-      Tu es devin ?

-      Non ! je suis juste druide !

Et il la laissa là pour retourner vers leurs compagnons.

La jeune femme quant à elle, se remettait du choc de cette révélation : Seamus était druide ! Impossible ! Dans son imaginaire, les druides étaient de vieux bonshommes à la longue barbe blanche et aux longs cheveux argentés, pas de grands gaillards rouquins, hilares et insupportables.

Elle décida d’avoir une explication avec lui dès que l’occasion s’en présenterait. Druide ! Il la prenait vraiment pour une cruche. Elle attendit que tous la rejoignent et, armés de pelles et de pioches, ils attaquèrent  une nouvelle tranchée le long du mur du cimetière.

 Ils travaillèrent d’arrache-pied et creusèrent environ une quarantaine de mètres. Sven maintenait une bonne cadence et Leslie, près de lui évacuait les gravats avec une brouette. Comme elle reculait avec son chargement vers l’endroit où Sven venait de terminer, elle sentit la terre céder sous ses pieds et poussa un cri d’alarme. Voyant qu’elle ne réussissait pas à se tirer de ce mauvais pas, Marco et Sven entreprirent de l’aider à s’extirper de son piège de terre quand elle s’énerva en  sentant sa cheville prisonnière. Elle poussa à nouveau un cri de frayeur !

-      Ah, mon Dieu ! qu’est-ce que c’est ?

-      Ne bouge pas ! lui dit Marco en se mettant à genoux près d’elle et en dégageant son pied. La jeune fille retira prestement sa jambe et se recula, laissant Marco examiner le fond du trou.

-      Quelqu’un peut me passer une pelle ? demanda-t-il, toujours penché sur l’ouverture.

José s’approcha et lui tendit la sienne. Marco commença à creuser à petits coups de pelle, consciencieusement. Tous s’étaient regroupés autour de lui, attendant une explication.

-      Qu’est-ce que tu fais ?

-      Qu’est-ce que tu as trouvé ?

-      Mais tu cherches quoi ?

-      Tu as trouvé un trésor ?

-      Non ! répondit enfin Marco en dégageant sa trouvaille d’une gangue d’argile, pas un trésor …un cadavre !!

Ce fut l’affolement général. Tous parlaient en même temps dans une cacophonie indescriptible. Soudain, Marco haussa le ton pour réclamer le silence :

-      Du ca        lme ! inutile de vous affoler ! sa mort remonte à bien longtemps ! ce n’est pas quelqu’un que l’on vient d’enterrer récemment.

-      Alors, demanda José, pourquoi cette dépouille se trouve-t-elle à l’extérieur du cimetière ? qui l’a cachée là ?

-      Elle n’est pas «  cachée », intervint Nina. A mon avis, elle n’a tout simplement pas eu droit à une sépulture en terre consacrée.

-      Ça veut dire quoi ? s’étonna Sunil.

-      Que l’infortunée dépouille qui gît là a dû commettre quelque chose d’abominable aux yeux de l’église catholique et …

-      On l’a enterré comme un chien ! termina Seamus.

-      Moins bien qu’un chien, continua Nina, je te signale qu’il existe des cimetières pour nos amis à quatre pattes. Pour en revenir à notre inconnu, jusqu’à il n’y a pas longtemps, les divorcés, les enfants mort-nés, les comédiens ou les saltimbanques, si vous préférez, ne pouvaient être enterrés dans un cimetière catholique. Alors, bien souvent leurs proches les enterraient contre le mur du cimetière consacré…

-      C’est dégueulasse ! s’exclama Seamus qui maîtrisait assez le français pour utiliser de tels mots.

-      Peut-être, mais c’est comme ça ! Bien, il s’agit à présent d’informer les autorités. Nous avons fait une découverte macabre et il nous faut en aviser… je ne sais pas qui ! avoua la jeune femme, un peu perdue.

-      Si nous commencions par appeler la mairie ? proposa Ryo. Ils pourraient nous aiguiller vers les bonnes personnes. Il faut aussi prévenir le propriétaire du champ…c’est la moindre des choses !

Aussitôt dit, aussitôt fait ! il ne leur fallut pas plus de quelques minutes pour alerter les autorités.

-      Je crois que nous en avons terminé pour aujourd’hui ! dit enfin Ryo. Nous allons étendre une bâche sur l’ouverture pour la protéger de la pluie, dit-il en levant les yeux vers le ciel où de gros nuages commençaient à s’amonceler vers l’ouest.

 

Les orages prévus par la météo arrivaient plus tôt que prévu. José, Allegria et Elena allèrent récupérer une bâche à l’intérieur de l’église tandis que les autres se mettaient à la recherche de gros cailloux pour la lester du mieux possible. Il fallait à tout prix préserver les restes humains de toutes les dégradations possibles mais comme le temps leur manquait, ils parèrent au plus pressé, à savoir les mettre à l’abri des eaux de ruissellement. Dans cette optique, les garçons creusèrent un contournement provisoire en attendant que les personnes compétentes viennent retirer la dépouille de son cercueil de glaise.

Les premières gouttes s’écrasèrent sur la bâche avec violence. Les jeunes filles coururent se mettre à l’abri sous le porche tandis que les hommes retardaient le moment de les rejoindre pour surveiller la sauvegarde de leur découverte inattendue.

La pluie se fit plus virulente, faisant ricocher des éclats de boue comme si un tireur fou criblait le sol de balles. Renonçant à rester davantage auprès de la sépulture, ils rejoignirent les filles au pas de course. Trempés et essoufflés, ils contemplèrent le ciel d’encre avec le sentiment de regarder une nuée d’apocalypse. Des éclairs zébraient la voûte céleste d’ouest en est cependant qu’un vent violent pliait le sommet des cyprès du cimetière qui menaçaient de rompre sous la violence de la tempête. Un instant, Nina craignit qu’un des chênes centenaires ne s’abatte sur les véhicules stationnés le long de l’allée, mais ils résistèrent.

Deux heures durant, la tempête continua sa course sans faiblir. De temps en temps, des tourbillons de vent s’engouffraient sous le porche où étaient réfugiés les jeunes gens et soulevaient des monceaux de feuilles sèches et de poussière, collant toutes sortes de débris sur les cheveux et les vêtements mouillés des abrités, les faisant frissonner sous leurs assauts. Puis, les éléments se calmèrent progressivement. Au bout d’une dizaine de minutes, le vent avait fini de chasser les derniers nuages et le ciel retrouvait un bleu limpide, comme lavé par la fureur de l’orage.

Tandis que les branches s’égouttaient au dessus du porche, ils sortirent et se dirigèrent vers la tombe de fortune pour y constater d’éventuels dégâts. A leur grande satisfaction, leur abri improvisé avait parfaitement rempli son rôle de protection. Le contournement avait drainé le trop-plein d’eau et la petite tombe avait été protégée au maximum. Comme elle tournait le dos au mur du cimetière, la dépouille semblait être orientée face au nord-ouest. Dans le champ, les jeunes gens, les pieds dans l’herbe mouillée, lui faisaient face.

Le téléphone portable de Ryohei se mit à vibrer. Il s’écarta un peu pour prendre la communication :

-      Allô !

-      M.Oguri ? je suis la responsable de la société archéologique. Nous avons reçu votre message concernant la découverte d’une tombe sauvage sur le site de Saint-Etienne.

-      Et ?...

-      Nous sommes désolés ! l’orage a retardé notre départ ; j’attendais le commissaire de police et le chef de la gendarmerie. Nous serons sur place d’ici une demi-heure environ. Pourtant, j’aurais une question : avez-vous une idée de l’état de la dépouille ?... je crains que ces pluies diluviennes ne l’aient considérablement détériorée, après l’ouverture de la fosse.

-      Ne vous inquiétez pas de ça ! répliqua vertement Ryo, nous connaissons notre métier. La tombe a été très bien protégée avant que l’orage  soit sur nous. Nous nous trouvons justement sur place pour constater les dégâts et elle ne semble pas avoir souffert de la météo.

-      Ah !... eh bien, c’est parfait ! répliqua son interlocutrice, refroidie par l’accueil glacial de Ryohei qui n’appréciait que moyennement qu’on mette en doute ses compétences. A tout à l’heure, donc !

-      C’est cela, répliqua-t-il d’un ton sec, à tout à l’heure !

Il referma son téléphone d’un mouvement brusque. Nina s’approcha, soucieuse :

-      Qu’est-ce qui se passe ?

-      Des gens vont arriver pour prendre en charge notre ami ici présent, dit-il en désignant la dépouille.

-      Bien ! alors pourquoi fais-tu cette tête ?

Il éluda la question d’un geste de la main.

-      J’espère seulement qu’ils traiteront cette affaire un peu mieux qu’ils ne s’organisent !

Puis, il la planta là et quitta les lieux. Nina fit une grimace de contrariété. Leslie vint auprès d’elle et, désignant Ryo qui s’éloignait :

-      Qu’est-ce qu’il y a ? un problème ?

-      Je l’ignore ! répondit la jeune femme, il est en colère et je ne sais pas pourquoi !

-      Ah ! et on fait quoi, maintenant ?

-      Des gens de la société archéologique vont venir prendre la relève pour cette histoire de tombe. Ils arrivent avec les autorités.

-      Avec les autorités ? pour quoi faire ?

-      Nous ne savons pas quand cette pauvre créature a été enterrée là ! si ça se trouve, elle a été victime d’un meurtre.

-      Ça m’étonnerait ! lança une voix derrière elles.

Elles se retournèrent pour voir arriver Seamus et le reste de la troupe.

-      Pourquoi dis-tu ça ? demanda Nina

-      J’ai vu le linceul dans lequel notre ami est enfermé. La façon dont il est ficelé me fait penser à la manière dont on enterrait les gens au Moyen-Age. Attendons les analyses, mais je suis prêt à parier que mon raisonnement est le bon.

Il regarda ensuite dans la direction où avait disparu Ryo :

-      Qu’est-ce qu’il a, le patron ? il est en colère on dirait. Querelle d’amoureux ? lança-t-il en faisant un clin d’œil à Nina.

-      Seamus ! gronda la jeune femme.

-      Très bien, très bien ! pas la peine de se fâcher !

-      Avoue que tu cherches bien le bâton pour te faire battre ! lui lança Elena en arrivant à sa hauteur.

L’Irlandais haussa les épaules et partit en direction des véhicules, à la suite de Ryo.

 

Yuriko-sumie
Yuriko-sumie