LE VEILLEUR DE PIERRE

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Un soupir s’échappa de ses lèvres blêmes. Il garda les yeux clos un moment encore, attendant de retrouver tous ses souvenirs. Derrière ses paupières baissées, les images tourbillonnaient en un kaléidoscope insensé le laissant un peu égaré, un peu confus. Mais il savait qu’il ne lui faudrait pas longtemps pour regagner son entière autonomie ; de fait, après quelques minutes de doute, il finit par retrouver toute sa mémoire : il ouvrit brusquement les yeux et gonfla ses poumons, laissant l’air envahir chaque fibre de son être, comme s’il venait de survivre à une noyade. À nouveau, il exhala un soupir profond, caverneux qui rebondit sur les murs de pierre qui l’entouraient. Il attendit patiemment que ses fonctions vitales reprennent le dessus avant d’esquisser le moindre mouvement.
Mentalement, il refit un bond dans le passé ; il se souvint de sa désobéissance, de la colère de son père et du châtiment qu’il lui avait infligé : mille ans d’emprisonnement coupé du monde des vivants, plongé dans un sommeil profond, sans rêves, sans émotions pour le punir d’avoir osé le défier.
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Les mille ans s’étaient-ils enfin écoulés, ou bien son père avait-il eu des remords de l’avoir si durement condamné ? Il était Koreyoshi, fils rebelle de Tsukuyomi1 et il était libre !
Il en vint à se souvenir finalement de la cause de sa disgrâce : de longs cheveux noirs, une peau douce et dorée, un regard ardent et vibrant d’amour…
La douleur le frappa comme un poignard acéré : mille ans ! Aucun être humain ne pouvait vivre aussi longtemps ; l’objet de son amour ne devait plus faire partie de ce monde…
Pourquoi l’avoir laissé regagner le monde réel dans ce cas ? Pour le faire souffrir davantage ? L’opposition de son père à son union avec celle qu’il aimait n’avait-elle pas suffi à calmer sa fureur ? Devrait-il payer encore longtemps sa rébellion contre les dieux ?
Se rendant compte qu’il ne pouvait continuer à ressasser ces pensées terrifiantes, il bougea ses membres engourdis par un trop long sommeil ; il s’assit sur le bord de sa couche, attendit un instant avant de se lever lentement. Son vêtement de toile grossière ne semblait pas avoir souffert de l’emprise du temps. Dès qu’il fut sur ses pieds, il laissa son regard errer autour de lui : des murs de pierre aussi infranchissables que des montagnes le cernaient de toutes parts, leurs énormes blocs bâtis de telle sorte que rien ne semblait pouvoir les détruire, aucune issue ne s’offrant à son regard, rien qui put lui laisser espérer une possible évasion…
1 Tsukuyomi : dieu, kami de la nuit de la lune, de la mort
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S’il était toujours sous le coup de sa condamnation, pourquoi s’était-il éveillé ? Qu’est-ce qui avait été plus puissant que le châtiment de son père ?
Un cri, un sanglot paraissant venir de l’autre côté du mur lui parvint, étouffé ; quelqu’un pleurait ; une femme !
Elle l’implorait, le suppliait de faire… Il ne comprenait pas ce qu’elle disait, mais il sentait son appel dans sa chair comme si sa propre souffrance trouvait un écho dans la douleur de cette femme.
Il y eut comme une déchirure en lui ! Et le fils du Kami2 de la nuit sentit quelque chose rouler sur sa joue. Il posa les doigts sur ses paupières et les retira tout humides de larmes : il pleurait ! il pouvait pleurer !
Alors, appuyant son front contre la pierre séculaire, il laissa un chagrin dévastateur remonter des profondeurs de son âme, le laissant drainer hors de lui toute l’amertume, la colère, la douleur qu’il ressentait ; il murmura enfin un nom, son nom :
– Izumi3 !
Comme un écho, il lui sembla entendre un rire lointain, quelque chose comme un souvenir des temps heureux, quand Izumi et lui avaient encore l’illusion d’avoir l’éternité devant eux.
Son éternité à lui avait été la disgrâce ; qu’était-il advenu d’elle ?
2 kami : esprit, dieu
3 Izumi : source
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La femme prosternée devant la statue de pierre égrenait ses lamentations en répandant d’abondantes larmes ; elle avait longtemps hésité avant de venir prier au pied de l’imposante statue, persuadée que seul l’esprit du Veilleur de pierre pourrait apaiser sa douleur ; elle se frappait la poitrine et se balançait d’avant en arrière comme un métronome désorienté.
Levant les yeux vers le visage de la statue, elle poussa un cri qui fit se retourner les pèlerins présents autour d’elle ; comme les gens se précipitaient pour savoir ce qui justifiait sa stupeur, elle leur désigna le visage impassible de la statue : des larmes coulaient en abondance de ses yeux aveugles.
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Le verre alla se briser avec fracas contre le mur de la chambre tandis que les serveurs s’enfuyaient de la pièce. En sortant, l’un d’eux bouscula Jun qui arrivait à ce moment-là, alerté par les hurlements qui provenaient de la suite de Kazuya.
Le jeune homme poussa un soupir de désespoir ; saisissant son téléphone portable dans sa poche intérieure, il fit un numéro qu’il connaissait par coeur et dit aussitôt :
– Rejoignez-moi très vite dans la suite de Kazuya… Je crois qu’il y a urgence cette fois ; le personnel prenait la fuite quand je suis arrivé ! S’il vous plaît, dépêchez-vous et surtout de la discrétion. Je ne tiens pas à ce que tous les journalistes en mal de copie se précipitent ici. Je m’occupe de prévenir le directeur de l’hôtel.
Dès qu’il eut raccroché, il inspira profondément et entra dans la suite comme on entre dans une arène, prêt à combattre le démon de l’alcool qui détruisait son ami.
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Le spectacle qu’il découvrit lui brisa le coeur tout en faisant monter en lui une colère noire. Kazuya se tenait au milieu de la chambre dévastée ; sa tenue débraillée, ses cheveux en bataille, ses yeux étincelants de fureur ne laissaient aucun doute sur l’état du garçon qui lui faisait face. De plus, l’air saturé par l’odeur de l’alcool et plusieurs bouteilles vides éparpillées sur les meubles, le sofa et le sol confirmaient ses pires hypothèses : la nuit avait été mouvementée et très arrosée. Plusieurs verres abandonnés ça et là, au hasard des tables et des meubles, trahissaient la venue de nombreux fêtards.
Calmement, Jun s’avança au milieu de la pièce et désignant le chaos ambiant :
– On dirait que tu as passé une nuit agitée.
Un grognement lui répondit tandis que Kazuya se dirigeait vers la table basse pour empoigner une nouvelle bouteille.
– Arrête ça !
L’ordre claqua comme un coup de fouet. Surpris par la colère contenue dans la voix de Jun, Kazuya suspendit son geste et resta un moment interdit. Jun le vit hésiter entre la colère et la culpabilité. Ce fut la colère qui l’emporta.
– Ne me dis pas ce que j’ai à faire ou à ne pas faire ! Je ne te paie pas pour me faire la morale ! Je te paie pour que tu m’obéisses ! Je suis ton patron, et sans moi, tu n’es rien.
Jun blêmit sous l’insulte à peine déguisée. En deux enjambées, il fut sur Kazuya, le saisit par les revers de sa veste et le propulsa dans le fauteuil derrière lui :
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– Alors, je démissionne ! J’en ai plus qu’assez de ton sale caractère, de tes sautes d’humeur et de ton arrogance. J’en ai marre de te protéger contre les autres et contre toi-même, de toujours trouver une justification à tes frasques et de prendre ta défense chaque fois que tu commets un délit ou que tu t’embrouilles avec quelqu’un. Stop ! Ma vie vaut bien plus que ce que tu me paies. Et dis-toi bien, ajouta-t-il en agitant l’index sous le nez de son ami, que ce n’est pas pour l’argent que je suis resté si longtemps avec toi et ta mégalomanie : je suis resté parce que j’étais ton ami depuis que nous sommes tout gosses ! Je suis resté parce que l’amitié pour moi, c’est plus important que le fric et que toutes les conneries que tu as pu faire ! Mais aujourd’hui, c’est terminé ! Trouve-toi quelqu’un d’autre pour réparer tes sales coups.
– Attends, Jun ! Pardonnes-moi, je ne voulais pas te…
– Trop tard ! lança le jeune homme en tournant les talons et en gagnant la sortie.
Il quitta la chambre en claquant la porte, sourd aux appels de Kazuya. Dans le couloir, il croisa le médecin qu’il avait appelé quelques instants auparavant :
– Jun ? Qu’est-ce qui se passe ?
– Je pars ! Faites ce que vous pouvez pour lui, moi j’en ai assez vu et entendu pour le restant de mes jours. Et, docteur, essayez de le convaincre de se faire soigner. S’il continue comme ça, je ne donne pas cher de sa vie.
Le médecin le regarda en hochant la tête :
– Et toi ? Ça va aller ?
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– Je repars chez moi ! Mes parents seront ravis de me voir, depuis le temps que je ne leur ai pas rendu visite.
Il parut vouloir ajouter quelque chose, secoua la tête :
– Prenez soin de lui, il en a besoin !
Puis il partit vers sa chambre préparer ses bagages. Dès qu’il eut terminé, il appela le service d’étage demandant qu’on vienne récupérer ses affaires et qu’on lui commande un taxi. Il eut ensuite une discussion très vive avec le directeur de l’hôtel, l’exhortant à s’assurer du silence de son personnel quant aux derniers événements, le menaçant de ruiner la réputation de son établissement si le moindre ragot s’ébruitait : il venait de « sauver » son ami une dernière fois.

A MES LECTEURS

Bonjour,

voici quelques extraits de la trilogie des Rose d'en Julio, juste pour vous mettre en appétit ! bonne lecture et j'espère vraiment que vous aurez à coeur de poursuivre plus avant la lecture de mes romans. A bientôt sur les chemins d'en Julio.

LES ROSE D'EN JULIO

LA JONCHERE, AOÛT 1788 (extraits du journal d’Isore )

– Mademoiselle ! mademoiselle !

Eliane leva les yeux au ciel. Décidément, Isore ne la laisserait jamais tranquille.

– Je suis là ! Eh bien ma bonne Isore ; que t’arrive-t-il ?

– Vous savez bien que votre père vous défend de vous éloigner de la maison ! Il y a de drôles de gens qui parcourent les campagnes. Des malandrins se sont introduits dans les foyers de Montgey : ils ont pillé les réserves de nourriture et ils ont battu comme plâtre le meunier qui voulait les empêcher de voler du blé !

– S’il les avait empêchés de malmener sa famille, ils ne lui auraient fait aucun mal ! Mais ce brave Géraud a toujours préféré ses écus à sa femme et à ses enfants ! Ces quelques émotions lui rendront peut-être le sens commun. À l’avenir, il comprendra que la vie des siens est bien plus importante que des écus sonnants et trébuchants !

Elle se tut un instant, le regard perdu dans le lointain. 6

– Les gens ont faim, Isore ! La misère a jeté des milliers d’indigents sur les routes, hommes, femmes, enfants !… il est normal qu’ils tentent n’importe quoi pour survivre.

– Mais le curé a dit que c’était un péché de voler !

Eliane laissa échapper un rire moqueur :

– Tiens donc ! C’est vrai qu’avec ses 230 livres, il doit souffrir de la faim, lui ! De plus, il me semble que le poulailler et le potager de la cure sont bien à l’abri des regards, au cas où l’on ferait appel à sa charité chrétienne !

– Oh ! mademoiselle Eliane ! Ce n’est pas bien de parler ainsi ! votre rang…

– Laisse donc mon rang où il est ! l’interrompit Eliane ; je suis pareille à ces pauvres hères. Le hasard seul a voulu que je naisse noble… Tu sais que nos rôles auraient pu être inversés ? Tu aurais aussi bien pu être à ma place !

– Jamais de la vie !

Isore suffoquait d’indignation. Que sa maîtresse puisse lui parler ainsi la mettait à l’agonie. Jamais elle ne se serait laissée aller à penser qu’elle pouvait avoir raison ; elle était née pour servir la famille d’Eliane, point.

Mais elle savait aussi que sa maîtresse ne portait pas les prêtres dans son coeur. De confession huguenote sous le manteau, elle souffrait de devoir s’incliner devant la religion catholique qui, selon elle, privait les gens d’une vraie relation avec Dieu ; mais dans le berceau du catharisme, dans les lieux mêmes où les Guerres de religion avaient fait tant de victimes, la vraie foi chrétienne devait rester cachée, sous peine de graves représailles. 7

En bonne catholique, Isore était attentive à ce que lui dictait son prêtre, mais elle vénérait la famille de Sicard et Eliane en particulier. Elle se serait jetée au feu pour sa maîtresse et de fait, Eliane la traitait plus en amie qu’en servante.

Son attachement à la famille de Sicard n’avait d’égal que sa joie de vivre et de travailler à la Jonchère. Elle aimait par-dessus tout cette maison où sa mère et sa grand-mère avaient servi avant elle.

C’était une grande bâtisse à deux étages ; le rez-de-chaussée ouvrait ses grandes portes vitrées sur les jardins d’agrément ; les pièces étaient vastes et claires ; au premier étage, se trouvaient les appartements des propriétaires. Ceux réservés aux invités se trouvaient au second. Sous les combles étaient les chambres des domestiques qui pouvaient ainsi se rendre aux communs par un escalier dérobé.

Aux beaux jours, portes et fenêtres laissaient le soleil et l’air pur entrer à flots dans la maison, pour la plus grande joie de ses habitants ; la vie était belle à la Jonchère, même pour les domestiques bien traités et respectés par leurs maîtres.

Cette plénitude s’étendait au village voisin.

Le sieur de Sicard avait affermé ses terres à plusieurs métayers. Comme il était un propriétaire terrien honnête et juste, les baux étaient reconduits de loin en loin pour les mêmes fermiers. Pas un n’aurait eu l’idée de partir chercher fortune ailleurs où les conditions de vie étaient beaucoup plus dures.

Au village d’en Julio, tout le monde savait que les nobles de Sicard pratiquaient toujours leur foi protestante en privé. Mais personne n’en soufflait mot. Les villageois avaient ainsi l’impression de 8

rendre un peu de ses bienfaits à cette bonne famille en protégeant son secret. Quant au noble de Sicard, il disait que, si l’on attendait des êtres humains de la fidélité et du respect, il fallait commencer par leur en témoigner soi-même et ceci s’appliquait aussi bien aux nobles qu’aux individus de basse condition.

– Papa est tellement bon ! disait Eliane, qu’il ne se méfie de personne ! même pas de ton curé, Isore !

Isore fronçait les sourcils.

– Votre père a un grand respect envers tout le monde, mademoiselle !

– Mais tout le monde en a-t-il envers lui ? rétorqua Eliane.

Elle avait vite compris qu’il fallait se méfier du nouveau curé. Il avait remplacé le père Jehan à la mort de celui-ci trois ou quatre ans plus tôt. Quand elle l’avait entendu prêcher en chaire la première fois, elle s’était rendu compte qu’il n’était qu’un envieux et un arriviste, essayant de se mettre en avant par tous les moyens en évitant les tâches et les corvées dues à son apostolat. Elle avait observé ses efforts pour s’introduire dans la famille de Sicard et devenir ainsi son confesseur attitré.

Mais M. de Sicard, s’il l’avait toujours traité avec déférence, n’avait jamais donné suite à sa requête, prétextant que son cousin, aumônier de la famille serait offensé de se voir ainsi retirer l’affection des siens, ce qui était la vérité : son cousin, Henri de Guérand, prieur de l’église catholique, connaissait le secret de la famille et tout en le déplorant, il avait accepté de fermer les yeux sur ce « détail » qui aurait été très mal perçu parmi les nobles du pays attachés au roi de France. 9

Eliane se disait que le nouveau curé n’en resterait pas là et que sa déconvenue vis-à-vis de sa famille le rendait quelque peu dangereux. Elle ne se doutait pas à quel point ses craintes étaient fondées.

Vers la fin de l’été, le 30 Août 1788, le drame éclata…

Les soldats en poste à Puylaurens s’étaient mis la population à dos, se conduisant comme des brigands, ne payant pas leurs logeurs, exigeant d’eux plus que de raison au sujet du gîte et du couvert, se faisant servir comme des seigneurs ; les plaintes des habitants remontèrent jusqu’aux proches du roi, qui, craignant que la région ne bascule encore vers la foi protestante avec tout ce que cela impliquait de néfaste pour la couronne de France déjà bien malmenée, ordonnèrent une reprise en main de la garnison puylaurentaise.

Furieux, les officiers se retournèrent contre les prêtres de la région qu’ils soupçonnaient d’être à l’origine de leur disgrâce. Le curé d’en Julio, pour détourner leur vindicte de sa personne, laissa entendre qu’une famille noble des environs pourrait bien cacher un secret qui, s’il était révélé au grand jour, porterait grand préjudice à la couronne. Il y eut une enquête discrète à l’issue de laquelle il ressortit que la famille de Sicard professait une foi interdite. Puis, la rumeur publique dérapa : on les accusa de sorcellerie, de pratiquer des messes noires et toutes autres sortes de délires. À la fin du mois d’août 1788, les officiers supérieurs, sans en référer ni au conseiller du roi, ni à leur hiérarchie militaire, entreprirent donc de ramener la famille rebelle dans le giron de l’église catholique… 10

La journée avait été chaude ce jour-là. À la Jonchère, tout le monde s’affairait : c’était le jour de la fête annuelle. Tous les ans en effet, la famille d’Eliane donnait une grande fête pour les villageois et les métayers. C’était l’occasion pour les uns et les autres de faire le bilan de l’année écoulée. M. de Sicard en profitait pour resserrer les liens qui les unissaient tous, encourageant les uns, félicitant les autres, sans jamais offenser ou réprimander qui que ce soit.

À la fin de l’après midi, Eliane et Isore se promenaient dans l’allée de platanes qui reliait la Jonchère au village. Elles profitaient d’un peu de fraîcheur avant le début des festivités. Elles devisaient de choses et d’autres quand Jacques, le frère d’Isore, accouru tout essoufflé :

– Mademoiselle ! Je dois voir votre père, vite !

– Qu’y a t il ? demanda la jeune fille affolée.

– Les soldats ! Ils vont venir vous prendre !

– Quoi ? Mais pourquoi ?

Mais Jacques continua sa course vers la Jonchère. Quand il eut trouvé M. de Sicard, il lui expliqua qu’un habitant de Puylaurens, ami de Jacques, avait eu vent du projet des soldats de s’emparer de la famille huguenote. M. de Sicard pâlit, tandis que sa femme se trouvait mal. Qui avait pu les trahir ? Il avait confiance en son entourage.

– Comment ont-ils su ?

Alors, Jacques leur raconta une histoire incroyable : Matthieu était allé à confesse et il avait dit au curé que chez les de Sicard, on se partageait le corps et le sang du Christ dans la salle à manger, 11

qu’il allait bientôt y avoir une grande fête, de nuit à la Jonchère avec tous les habitants du village, qu’on allumerait un grand feu et qu’il y aurait des chants et des danses.

Le curé avait vite vu là une occasion de se venger de cette maudite famille et, faisant fi du secret de la confession, il avait habilement attiré l’attention des soldats sur la famille d’Eliane. Ils avaient décidé d’attendre la fête de la Jonchère pour arrêter les de Sicard et tous ceux qui seraient présents, coupables ou innocents, peu importait : il fallait frapper fort et montrer ainsi au roi de France qu’il pouvait compter sur la loyauté de ses soldats : faire prisonnier tout un village à la solde d’hérétiques mâtinés de sorciers, voilà qui allait propulser la garnison de Puylaurens au rang des héros…

– Maître ! il faut partir tout de suite ! s’écria Jacques. Au nom du ciel ! sauvez vos vies !

M. de Sicard, qui regardait par la fenêtre, se retourna et sourit :

– Nous ne pouvons pas abandonner nos amis ; nous savions qu’il pourrait nous arriver d’avoir à répondre de notre foi devant les hommes ; ce moment est venu ! Il ne nous appartient pas de décider de notre sort ! Pauvre Matthieu ! C’est un enfant dans sa tête ; il croit que tout le monde est bon ; je prie pour qu’il ne réalise jamais à quel point sa naïveté nous aura causé de tort. Allons ! Il faut prévenir tout le monde. Chacun doit rentrer chez soi et ne donner aucune prise à la colère des soldats.

Il sortit sur le perron, accompagné de sa femme, d’Eliane, d’Isore et de Jacques. 12

Des cris de joie les accueillirent qui moururent peu à peu quand Louis de Sicard leva les mains pour réclamer le silence ; un calme inhabituel se fit, tandis que, nerveuse, Isore triturait dans les poches de son tablier quelques fruits de platanes qu’elle avait ramassé au cours de sa promenade avec Eliane.

– Mes amis ! La voix du maître s’éleva haute et claire dans le jour finissant. Il leur raconta ce qui allait arriver, leur disant le danger encouru et les suppliant de regagner leurs foyers avant l’arrivée des soldats.

– Je vous adjure de sauver vos vies ! Il n’est pas tolérable que vous soyez punis pour une faute que vous n’avez pas commise et dont je suis seul coupable !

Une voix s’éleva dans la foule :

– Qui a commis une faute ? Personne ici n’a rien à vous reprocher, Maître !

Thibault, le forgeron du village, se fraya un passage pour venir au pied des marches.

– Pour ma part, je suis ici invité à une fête ! Et comme il n’y en a qu’une par an, j’ai bien l’intention de ne pas manquer celle-ci ! Je reste !

La détermination de Thibault eut l’effet d’une traînée de poudre : tous ceux qui étaient présents se rallièrent à sa décision.

– De toutes façons, ils vont avoir du mal à nous enfermer tous ! Il va falloir qu’ils réfléchissent à ça !

Un éclat de rire général accueillit ses paroles.

Louis de Sicard était ému aux larmes par la fidélité et l’amour que ces gens lui témoignaient. Bien qu’il fut angoissé à l’idée de ce qui allait suivre, il décida de maintenir la fête. 13

C’est ainsi que les soldats trouvèrent la Jonchère en liesse, en sortant des bois qui entouraient le village d’en Julio.

Ils se présentèrent devant le maître des lieux et lui signifièrent son arrestation, celle de sa femme, de sa fille et de tous ceux qui étaient présents. Ils leur ordonnèrent d’aller se réunir sur la place du village.

Tous se mirent en route dans un silence irréel, pas un mot ne fut prononcé ; hommes, femmes et enfants avançaient dans un mutisme total, et ce fut une étrange procession, au milieu des cris et des vociférations des soldats nerveux qui les pressaient. Rose de Sicard trébucha ; le soldat qui se trouvait près d’elle la frappa violemment à la nuque avec son fusil sans retenir ses coups… Elle mourut le crâne fracassé.

Fou de douleur, son mari courut vers elle et fut mortellement blessé d’un coup de baïonnette.

Ce fut le signal du chaos ; les villageois se révoltèrent dans un grondement de fureur. Dans le corps à corps qui s’ensuivit, les soldats furent vite submergés par ces hommes et ces femmes habitués aux rudes travaux des champs et dont la rage était décuplée par la mort de leurs châtelains. Certains furent blessés par des baïonnettes ou des coups de fusils, mais leur fureur les poussa à combattre sauvagement à mains nues contre les armes ; rien ne semblait pouvoir les arrêter et les soldats ne durent leur salut qu’à l’intervention d’une seconde escouade basée sur la place du village ; sans leur secours, ils n’en seraient pas sortis vivants.

Quelqu’un cria :

– Prenez la fille ! 14

Ils attrapèrent Eliane, penchée sur le corps de son père mourant, et la tirèrent en arrière sans ménagement. Elle se débattit, mais ne put échapper à la poigne qui la tenait. Isore se jeta dans la mêlée pour secourir sa jeune maîtresse.

– Tu en veux toi aussi ? cria un officier ; il l’attrapa rudement par le bras, la fit trébucher et, sans attendre qu’elle se relève, la traîna le long de l’allée de platanes, tandis que deux autres soldats suivaient, encadrant Eliane.

Les villageois, cernés de toutes parts, ne pouvaient plus rien pour elles.

Quand Isore et son tortionnaire arrivèrent au bout de l’allée, elle fut jetée sans ménagement aux pieds du curé d’en Julio qui assistait de loin à cette folie.

– Mon Père, implora-t-elle, sauvez ma maîtresse !

Mais il lui jeta un regard haineux et se détourna d’elle. Il s’avança vers l’entrée de l’allée :

– Amenez l’hérétique ! hurla-t-il avec une joie mauvaise.

Toujours à terre, Isore se retourna et vit Eliane, les vêtements tachés du sang de son père qui fixait le curé avec répulsion. Elle venait de comprendre que la haine de cet homme ne s’arrêterait que lorsque la famille de Sicard serait anéantie. Elle avait sous-estimé la rancune et l’esprit de vengeance qui animait celui qui se disait au service de Dieu.

– Abjure ta foi, hérétique ! hurla-t-il.

Elle leva la tête et lui cracha au visage. Avec un cri de rage, il lui porta un coup si violent, que les deux soldats qui la tenaient lâchèrent prise. Elle alla percuter brutalement un des arbres qui marquaient le 15

début de l’allée ; le dos contre le tronc massif du platane, elle se redressa péniblement et regarda vers sa demeure, se rendant compte qu’à moins d’un miracle, elle ne reverrait jamais la Jonchère. Le curé suivit son regard !

– Brûlez la tanière des hérétiques ! Nettoyez cette terre maudite !

Eliane ferma les yeux ; de grosses larmes roulèrent sur ses joues tandis que les soldats mettaient le feu à sa maison au milieu des cris de désespoir des villageois. Ils n’étaient pas venus les arrêter, ils étaient venus les exterminer ! Tout ça pour assouvir la rancune des soldats et la haine du curé.

Ce dernier se planta devant elle.

– Tu vas abjurer ta foi, sorcière ! siffla-t-il.

– J’espère, prêtre dégénéré, que tu grilleras en enfer comme une châtaigne ! Sois maudit ! Au nom de tous les miens, je te maudis !

Fou de rage, il saisit l’arme d’un soldat et poignarda la jeune fille. Elle eut comme un hoquet de surprise, un sourire tremblant quand elle entendit Isore crier son nom. Elle se retourna pour trouver appui et réconfort contre son arbre. Elle entendit encore Isore l’appeler, puis dans un soupir elle étreignit l’arbre… Il y eut une lueur éclatante, plus brillante que la lueur de l’incendie qui ravageait la Jonchère et, tandis que la toiture de la maison sombrait dans le brasier en des millions de lucioles incandescentes, tout disparu…

Le prêtre assassin eut un mouvement de recul ; là où, un instant auparavant, se trouvaient l’allée de platanes, Eliane, les villageois et les ruines de la Jonchère, il ne restait plus que les soldats, terrorisés 16

par ce maléfice survenant juste après la malédiction d’Eliane et la mort de celle-ci, encore aveuglés par la lueur surnaturelle. Il y eut un moment de flottement, puis ce fut une débandade générale. Les soldats fuyaient en tous sens, abandonnant leurs armes, criant à la sorcellerie ; le curé retourna vers l’église en courant, laissant Isore seule, à genoux devant ce qui avait été, encore quelques heures auparavant, le chemin menant à la Jonchère, la maison de ses maîtres et son foyer.

Abasourdie, hagarde, elle repassait en boucle sa vie à la Jonchère : Mademoiselle Eliane dans le verger, croquant des pommes à belles dents pendant la récolte ; Eliane et Rose de Sicard, assises toutes deux sur une couverture à l’ombre des deux grands pins parasol qui jouxtaient la demeure. Elles lui avaient expliqué que les pins parasol avaient été, à une époque, un signe de reconnaissance pour les protestants, leur permettant de se reconnaître sans danger, comme le poisson avait été l’emblème des premiers chrétiens ; Eliane et son père, à cheval, partant visiter quelques métairies éloignées, lui, souriant, elle, fière d’accompagner son père ; Eliane encore, jouant du clavecin pour le plus grand plaisir de tous. Elle avait même commencé à enseigner la musique à Isore, malgré la réticence de cette dernière…

Isore allait d’un côté du chemin à l’autre, se tordant les mains, secouée par des sanglots secs, cherchant des traces de sa jeune maîtresse bien-aimée. Enfonçant ses poings serrés dans ses poches, elle y trouva les fruits de platanes écrasés. Elle les prit et, dans un geste de colère, les jeta au sol. 17

Puis, comme si un ressort s’était cassé en elle, elle s’effondra sur le sol en hurlant :

– Elle n’avait que quinze ans ! Seigneur, pourquoi ?

Mais le ciel restait silencieux. Bientôt, il n’y eut plus que le bruit de ses pleurs…

* * *

Ce fut là que le prieur Henri de Guérand la trouva au matin ; alerté par la rumeur, mais trop tard, il arrivait d’Albi. Dans Puylaurens et les villages entourant la Jonchère et en Julio, les commentaires allaient bon train. On parlait de sorcellerie, de sabbat, etc… Le prieur, furieux, tapa du poing sur la table, exigeant que toute la lumière soit faite sur la disparition de son cousin et de sa famille, fustigeant les superstitions d’un autre âge. Il confia Isore à sa suite et se dirigea vers le presbytère d’en Julio pour avoir un entretien avec le curé.

Ce fut un énorme choc quand il constata de lui-même la disparition de la Jonchère et des alentours ; il ne restait qu’un espace nu et vide, sans rien qui puisse rappeler l’endroit plein de vie qui était là auparavant.

– Seigneur ! Comment est-ce possible ? Que s’est-il passé ? 18

Complètement désemparé, il scruta attentivement le curé qui raconta les faits, en essayant de minimiser son implication dans les évènements. Mais, si Henri de Guérand savait déjà l’essentiel, il ignorait pourtant que l’homme avait tué Eliane de ses propres mains. Ce qu’il n’arrivait pas à s’expliquer, c’était la fin de l’histoire : comment la Jonchère, son cousin, sa famille, et tous les villageois avaient-ils pu disparaître ainsi ?

– C’étaient vraiment des sorciers ! se défendit le curé.

La fureur d’Henri explosa :

– Etes-vous fou ? Des sorciers ! Mon cousin et sa famille ! Comment pouvez-vous comparer une fête de campagne à un sabbat ? Mais quel genre d’homme êtes-vous donc qui voyez le mal chez des innocents ?

– Des innocents qui disparaissent sans laisser de traces ! grinça le curé.

Henri blêmit de rage mais ne put rien répondre à cela car, Isore l’avait mis en garde. Il savait que cet homme, dévoré d’ambition, ne manquerait pas une occasion de nuire au prieur en le dénonçant auprès des autorités ecclésiastiques comme le complice des de Sicard. Alors, il serait dans une situation dangereuse. Il décida de remettre à plus tard les règlements de comptes ; le curé ne perdait rien pour attendre. Il reprit le chemin de Puylaurens en se promettant de faire payer à cet horrible individu les meurtres de sa famille.

Dès lors, en Julio devint un endroit à éviter. Plus personne n’osait s’en approcher. Le curé finit par demander son transfert pour une autre cure du diocèse de Lavaur, ce qui lui fut accordé. 19

Il partit donc un matin, laissant l’église ouverte et prit le chemin à travers les bois qui entouraient le village pour rejoindre Saint Paul de Cabajou et ensuite Lavaur. Mais il n’y parvint jamais.

On le retrouva quelques jours plus tard pendu à un arbre, portant l’écriteau « ASSASSIN » autour du cou.

La maréchaussée l’enterra très vite en se gardant bien de rechercher le ou les coupables. Il y avait des histoires qu’il valait mieux oublier.

De plus, des bruits couraient sur une probable révolte du peuple opprimé et affamé. L’affaire fut jetée aux oubliettes. Isore resta au service d’Henri de Guérand.

* * *

Elle était l’unique rescapée de la nuit de la Jonchère ; tous les autres avaient disparu : étaient ils morts ? Ou toujours en vie, quelque part ailleurs ? Elle ne le saurait sans doute jamais.

Elle servit son nouveau maître avec autant de dévouement qu’elle avait servi la famille d’Eliane, mais sa tristesse faisait peine à voir.

Souvent, pendant son service, elle se souvenait des grands nettoyages de printemps à la Jonchère.

Rose de Sicard et Eliane, vêtues de blouses paysannes, s’activant au milieu des domestiques, ou 20

bien préparant la pâte à pain dans la pastandière ; Eliane encore, riant aux éclats, en voyant sa mère assise avec les domestiques sur des chaises caquetoires près de la grande cheminée. Elle les avait surnommées la communauté des poules au grand dam de sa mère, qui ne pouvait s’empêcher malgré tout, de rire de l’irrévérence de sa fille.

Avec le temps, la douleur s’atténua un peu, mais jamais elle ne cessa de revivre en esprit les jours heureux de la Jonchère :

Un jour, le cocher de Mgr de Guérand demanda la main d’Isore. Henri s’en réjouit pour eux et les maria quelques semaines plus tard. En quelques années, naquirent une fille et deux garçons qui firent le ravissement du couple. La maternité offrit un peu de bonheur à la jeune femme, mais elle n’oublia jamais son ancienne vie et baptisa sa fille Rose en souvenir de sa maîtresse. Elle n’avait pu se résoudre à appeler sa fille Eliane : ça lui faisait trop mal !

LE VOYAGE DE MELINE

1
Un bruit de pas résonna dans les couloirs ; la
petite fille recula dans l’ombre protectrice des lourds
rideaux qui masquaient les fenêtres, essayant de se
fondre dans l’obscurité complice.
– Où te caches-tu ?
La voix dure claqua comme un coup de fouet ;
l’enfant recula encore plus contre le mur, où elle
aurait bien voulu disparaître. Les pas allaient et
venaient devant sa cachette. Terrorisée, elle retenait
sa respiration.
– Où es-tu maudite enfant ? Sors immédiatement
de ta cachette !
La petite comprit qu’il ne servait à rien de se
dissimuler davantage. Elle sortit lentement de sa
cachette et resta immobile tandis que la femme qui la
cherchait s’approchait d’elle d’un air furieux.
– Tu ne peux pas répondre quand on t’appelle ?
La petite baissa la tête, ses boucles blondes
cachèrent son visage.
– Mauvaise fille ! Tu ne feras jamais rien de bon !
6
Elle leva la main. La première gifle envoya
l’enfant contre le mur où elle s’affaissa. La femme la
releva et la seconde gifle fit couler un filet de sang à
la commissure des lèvres de la fillette. La petite se mit
à pleurer à gros sanglots mais, loin d’émouvoir la
mégère, cela la mit davantage en colère.
– Arrête de gémir ! De toute façon, personne ne
viendra s’occuper de toi !
Quand elle leva à nouveau la main, la petite cria.
– Tais-toi ! Misérable vermine !
Au moment où elle abaissait la main pour frapper
encore, une poigne de fer bloqua son bras :
– Arrêtez, mère ! Je ne vous permets pas de lever
la main sur cette enfant.
– Lâchez-moi, Guillaume ! Cette bâtarde ne
devrait même pas exister !
Le jeune homme regarda sa mère avec horreur. Il
alla près de la petite fille, la releva, et la prit dans ses
bras pour la consoler. Il caressa doucement les joues
de l’enfant, essuyant ses larmes et posa un baiser sur
son front.
– Venez, ma mie, vous allez prendre votre goûter
aux cuisines avec Jeanne. Allez-vous bien ?
Elle hocha la tête sans rien dire et se blottit contre
le jeune homme, mettant ses petits bras autour de son
cou, tandis que dans un grondement de fureur, sa
marâtre essayait de l’arracher des bras de
Guillaume. Celui-ci serra l’enfant sur son coeur en
reculant. Puis, plantant son regard dans celui de sa
mère :
– Ne vous avisez plus jamais de lever la main sur
elle ! dit-il d’un ton glacial.
7
– Comment oses-tu ? grinça-t-elle la voix
tremblante de colère.
– Si vous vous entêtez, je préviendrai mon père !
Elle eut un rire hystérique :
– Tu me reprends, moi ta mère, pour cette
bâtarde ?
– Elle est aussi ma soeur !
– Parce que ton père n’a pas su se tenir ! Parce
qu’il a…
– Taisez-vous ! Cette enfant n’a pas à entendre vos
horreurs ni à subir vos violences ! Elle est innocente !
Si vous avez des doléances, présentez-les à mon
père ! Elle, elle ne doit pas souffrir de vos différends.
Pour la dernière fois, ne levez plus jamais la main sur
elle !
Il fit demi-tour, tenant toujours l’enfant dans ses
bras, quand elle lui cria :
– Tu ne seras pas toujours là pour prendre son
parti !
Il se figea en entendant ses paroles. Pendant un
instant, il ne bougea pas, puis lentement, il se tourna
vers sa mère. Les mots qui sortirent de sa bouche à ce
moment-là scellèrent le destin de la petite fille.
– Moi, Guillaume, je te renie ! Tu n’es plus ma
mère !
Ayant prononcé ces mots terribles à l’encontre de
celle qui lui avait donné le jour, il continua :
– Je vais convaincre mon père de vous renvoyer
dans votre famille, pour le bien de ma soeur ; je ferai
en sorte que vous soit interdite l’entrée de notre
demeure.
8
– Comme cela, ton père pourra faire venir sa catin
dans ma maison.
– Si mon père a cherché le bonheur ailleurs, c’est
parce que vous avez été incapable de lui en donner.
Votre caractère belliqueux l’a totalement rebuté de
vous ; il n’y a pas une once de pitié dans votre coeur,
pas même pour une enfant innocente.
– C’est l’enfant du péché ! Une maudite bâtarde
que l’on m’a imposée jour après jour sous mon toit.
Je la hais !
Guillaume jeta un dernier regard à sa mère, et
portant toujours l’enfant dans ses bras, il se détourna
pour ne plus jamais la revoir.
– Guillaume ! Revenez ! Guillaume ! cria-t-elle.
Mais il s’éloigna sans répondre. La petite releva la
tête et plantant ses grands yeux bleus dans ceux de
son frère, elle dit :
– Elle ne m’aime pas ! J’ai essayé d’être gentille
avec elle, je fais toujours attention à être bien sage
comme Père me l’a recommandé, mais elle ne m’aime
pas quand même ! Que dois-je faire, mon frère, pour
qu’elle m’aime un tout petit peu ? Je voudrais
retourner chez ma mère, pour ne plus vous causer de
peine, à vous et à mon papa que j’aime tant.
– Je suis désolé, ma mie ; mais c’est impossible !
Vous savez que votre maman est bien malade et
qu’elle vous a confiée à nous pour pouvoir guérir au
plus vite. Ne vous souciez plus de rien, bientôt, ma
mère va nous quitter et vous serez bien heureuse de
vivre avec Père et moi. Je vous en fais la promesse.
– Mais vous, Guillaume, vous allez aussi perdre
votre maman ; n’êtes-vous point triste d’être privé de
son affection ? Ne vous manquera-t-elle donc pas ?
9
Je ne veux pas être la cause de votre fâcherie ; je
préfère demander à mon papa de me trouver un autre
foyer.
Guillaume posa un baiser sur les cheveux de la
fillette :
– Allons enfants, vous n’êtes en rien la cause de
notre brouille. Ma mère a un coeur de pierre.
Rassurez-vous, elle ne m’aime pas plus qu’elle ne
vous aime, et son départ me sera un immense
soulagement, ainsi que pour notre père, je vous
l’assure. Donc, à partir de ce moment, je vous
exhorte à vivre pleinement votre vie de petite fille de
la façon la plus sereine possible. Souhaitez-vous que
Jacotte vous serve de nourrice ? Je sais que vous
l’appréciez beaucoup et elle vous aime aussi. Puisque
vous avez besoin des soins d’une femme de chambre,
elle pourra cumuler les deux charges. Cela vous
agrée-t-il ?
– Oui mon frère ! répondit la petite en soupirant. À
présent, posez-moi à terre, je vous prie ! Je ne suis
plus un bébé et les enfants de la demeure vont se
gausser de moi s’ils me voient dans vos bras !
Guillaume s’exécuta en souriant. Pourtant, le
souvenir de l’altercation qu’il avait eue avec sa mère
ne le laissait pas en paix. Il conduisit donc sa jeune
soeur aux cuisines, la confia aux bons soins de
maîtresse Jeanne, cuisinière de son état, et partit à la
recherche de son père.
Il le trouva dans son bureau, penché sur des
documents anciens : Pierre de Rayssac était un
érudit, passionné d’Histoire ancienne et ses
recherches portaient sur l’occupation romaine en
pays occitan.
10
En voyant entrer son fils, il se redressa pour
l’accueillir en souriant ; mais son sourire se figea
quand il aperçut la mine sombre du jeune homme.
– Eh bien, mon fils ! Quelle mine avez-vous là. À
quoi doit-on ce front soucieux ?
– Mon père, je souhaiterais vous demander une
faveur.
– Demandez, mon fils, demandez ! Si la requête est
justifiée, elle vous sera accordée.
– Père, je souhaite le départ de ma mère.
– Oh là ! Tout doux, mon jeune ami ; vous rendezvous
compte de la gravité de votre demande ? Je sais
que vous avez quelques différends avec votre mère,
mais n’est-ce pas un peu excessif que de vouloir son
départ ? Ne souhaiteriez-vous pas plutôt vous rendre
chez vos cousins quelque temps afin de réfléchir à la
question et de laisser retomber votre colère ?
Guillaume n’hésita qu’un instant ; en d’autres
circonstances, il aurait répugné à raconter les
multiples méfaits de sa mère, mais il s’agissait d’une
enfant sans défense, et si lui, Guillaume, ne prenait
pas fait et cause pour elle, il craignait le pire pour la
petite ; il serait si facile qu’il lui arrive un accident !
– Père, je vous assure que je n’ai aucun autre
choix que celui d’espérer son départ.
– Puis-je connaître la raison de votre colère
envers ma femme ?
– Je l’ai surprise en train de frapper ma petite
soeur !
Pierre de Rayssac pâlit en entendant ces paroles :
– Que me dis-tu là ? Ta mère a frappé Méline ?
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– Suffisamment fort pour qu’à

LE CERCLE DU TEMPS

1
La lune éclairait la forêt de sa lumière pâle et glacée ; on entendait seulement le bruit feutré d’une course dans les sous-bois. Une respiration, à peine un souffle saccadé, troublait le silence ; quelques oiseaux nocturnes, effrayés par le déplacement furtif de la bête, prirent un envol désordonné. Puis, en quelques secondes, le silence retomba, se refermant comme un voile épais derrière la fuite éperdue.
La bête ralentit enfin sa course, épuisée ; elle s’arrêta devant une bâtisse de torchis couverte de chaume. A bout de forces, elle lança un jappement plaintif.
Elle s’allongea enfin sur le sol gelé et ferma un instant les yeux. Son souffle se fit plus rauque, plus aléatoire ; elle réagit quand la porte de la chaumière s’ouvrit, essayant de se lever pour aller vers la silhouette qui se précipitait vers elle :
– Gaïa ! par les dieux ! qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
La jeune femme s’agenouilla près de la louve moribonde ; elle prit sa tête entre ses mains et la posa sur ses cuisses en essayant de trouver la blessure qui tachait de sang la toison grise de
4
l’animal. Elle finit par trouver une plaie béante sur le flanc de la louve. Elle ferma les yeux et deux grosses larmes tombèrent sur la tête de la bête :
– Oh, mon amie ! qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
Elle tentait de comprimer le filet de sang qui continuait à s’écouler du flanc meurtri. Gaïa gémit de douleur ; sa longue course dans les bois pour revenir vers celle qui lui servait de mère, de famille, de chef de meute, l’avait vidée de son sang ; elle avait tenu bon jusqu’au moment où elle avait pu enfin s’allonger devant son foyer. Elle lutta encore quelques instants, savourant les caresses et la voix apaisante qui lui murmurait des mots tendres, cette voix qui l’avait accompagnée depuis le début de sa vie, alors qu’elle n’était encore qu’une louvette orpheline recueillie par une humaine, cette voix brisée par les larmes. Enfin réconfortée, épuisée, elle laissa son dernier souffle la quitter.
La jeune femme resta là, terrassée par le chagrin et l’angoisse. Une main vint se poser sur son épaule :
– Arwel ! viens à présent, il faut rentrer chez toi ! tu ne peux pas rester là dans ce froid glacial.
Elle regarda un instant autour d’elle, éperdue, puis levant les yeux vers celui qui parlait, elle reconnut Iarlaith, le chef du village.
– Allez, va rejoindre tes enfants !
Il lui tendit la main et l’aida à se relever. D’une main ferme et sûre, il la poussa vers son logis ; puis il se tourna vers l’homme qui l’accompagnait :
– Comment la louve est-elle entrée ? les portes n’ont-elles pas été fermées au coucher du soleil ?
Son compagnon n’eut pas le temps de répondre ; une horde d’hommes hurlants, armés de lances, d’arcs et d’épées surgit de la nuit ; ils encerclèrent le village à la lueur de torches portées
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par des esclaves. Arwel se retourna et fit face aux agresseurs, tandis que de chaque chaumière sortaient peu à peu les villageois, surpris et effrayés. Iarlaith et son second se trouvaient au centre du village, près du cadavre de la louve ; le cercle se rompit, laissant passer quelques cavaliers. L’un d’entre eux prit la parole et demanda, en désignant la louve :
– A qui appartient cet animal ?
Seul le silence lui répondit. Se retournant vers le groupe de cavaliers, il interrogea :
– Que dois-je faire, Commandant ?
L’interpellé fit avancer son cheval au pas. Quand il fut au centre du cercle de lumière, Iarlaith eut un mouvement de surprise : l’homme était vêtu d’une armure rendue étincelante par la lueur des flammes ; une grande cape rouge drapait ses épaules puissantes et son regard acéré errait sur les villageois ; son visage, rendu plus hautain encore par le casque de l’armée romaine qui ornait sa tête, ne montrait aucune velléité de compassion. Il fit avancer sa monture presque jusqu’à toucher le chef du village, toujours silencieux.
– Le centurion vous a posé une question : à qui appartient cet animal ? par sa faute, un dangereux prisonnier évadé nous a encore échappé, alors répondez !… est-ce ton animal ? demanda-t-il à Iarlaith.
Avant que le chef du village n’ait eu le temps de répondre, Arwel s’avança crânement et dit d’une voix forte :
– C’est ma louve, et c’était mon amie ! lequel d’entre vous a été assez lâche pour l’assassiner ?
Le commandant avança jusqu’à elle et se penchant sur l’encolure de son cheval, il répliqua :
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– Ton « amie », femme, a tué huit légionnaires et en a gravement blessé une dizaine d’autres, avant que je ne réussisse à l’arrêter.
Arwel accusa le coup :
– C’est toi ? c’est toi qui l’as tuée ?
L’homme eut un geste de la main, signifiant que la chose n’avait guère d’importance à ses yeux. Arwel glissa une main sous sa cape de fourrure et saisit fermement le poignard qu’elle portait toujours sur elle. Tandis que l’homme donnait des ordres pour la fouille du village, à la recherche du prisonnier évadé, elle bondit sur lui et tenta de lui plonger son couteau dans la gorge. Mais c’était sans compter sur la vigilance du guerrier. Il fit cabrer sa monture et le poignard glissa sur l’armure.
– Alors, depuis le début, c’est toi qui l’as aidé à fuir ! tu as permis à ce sauvage de m’échapper !!
– Sauvage ? ce n’est pas son armée qui ravage notre terre, qui tue, pille et viole ! Le seul sauvage ici, c’est toi ! toi et ta bande de pillards !
Comme elle faisait demi-tour, l’homme fit un signe à un des hommes de troupe qui lui jeta sa lance ; presque sans ajuster son tir, le cavalier lança son arme qui vint se ficher dans le dos de la jeune femme. Elle eut un hoquet de douleur, fit encore quelques pas avant de s’effondrer sur le corps de sa louve, tandis qu’un flot de sang s’échappait de son nez et de sa bouche.
Deux jeunes enfants sortirent de sa maison, alertés par les cris qui s’élevaient dans le village. Comme ils s’avançaient vers eux, Iarlaith murmura à son second :
– Ramène les enfants à ma femme, je te prie ; ils ne doivent pas voir Arwel ainsi.
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Le commandant des troupes s’approcha et, toisant Iarlaith lui jeta :
– Ainsi, ce sont tes enfants ! pourtant, ils semblaient sortir de chez cette femme !
– Elle en prend soin quand ma compagne est malade ! ils ont l’habitude de venir le soir pour la saluer avant leur coucher. Ils se sont un peu attardés chez elle ce soir !
Il prit les enfants dans ses bras et les serra contre lui, mettant ainsi quiconque au défi de les lui enlever. Son regard s’abaissa sur la femme qui agonisait et il lut dans ses yeux toute la détresse du monde. Le coeur brisé, il raffermit son étreinte et lança au cavalier :
– Ce sont mes enfants et je dois les ramener auprès de leur mère.
– Ne prends pas cette peine ! nous allons faire venir ta femme et tous les villageois ; je pars en voyage et vous allez m’accompagner. Vous êtes les « hôtes » de César, à partir de ce jour. Mais avant d’avoir la chance de voir Rome, vous m’accompagnerez en Bretagne1, et vous servirez dans l’armée impériale. Remerciez les dieux d’être des guerriers redoutés ; ainsi vivrez-vous, vous et vos familles tant que vous servirez votre empereur.
Les villageois furent rassemblés de force sur la place du village, avec le bétail et les chariots remplis des vivres que les légionnaires avaient réquisitionnés. Enfin le convoi se mit en marche.
Arwel, mourante, vit ses enfants emmenés dans un des chariots qui emportaient Alina la femme d’Iarlaith, avec les femmes et les enfants du village. Quand Iarlaith avait demandé ce qu’ils
1Bretagne : actuelle Grande-Bretagne.
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allaient faire d’Arwel, le commandant avait répondu, cynique :
– Pourquoi ferions-nous quelque chose d’elle ? n’est-elle pas avec son « amie » ?
Puis il avait tourné bride et avait pris la tête de la colonne.
Iarlaith l’entendit donner des ordres pour que le village et les terres portent désormais le nom de son vainqueur : il se nommait Julius Domitius et il partait en Bretagne, à l’extrême nord, rejoindre l’armée de Julius Agricola afin de soumettre le peuple des Calédonii2 ; son cher village serait désormais connu sous le nom de « Terre de Julius ».
Longtemps après que le convoi eut quitté le village, Arwel, au terme de son agonie, crispait son poing sur la fourrure de la louve. Des bruits de pas, d’autres lumières… elle craignit un instant que les envahisseurs ne reviennent pour l’achever. Puis comme elle commençait à sombrer lui parvint un appel, lancé par une voix qu’elle avait été sûre de ne plus jamais entendre :
– Arwel !
Elle voulut répondre ; un souffle passa ses lèvres :
– Sukune3 !
Se détachant du groupe de guerriers celtes qui arrivaient dans le village, un grand étranger aux longs cheveux noirs comme la nuit, se précipita vers la jeune femme ; il s’agenouilla auprès d’elle,
2Calédonii : ancêtres du peuple Picte, habitant la Calédonie (actuelle Ecosse).
3Sukune : titre correspondant à comte ou baron, utilisé ici comme nom propre.
9
et tandis qu’elle regardait son visage, éperdue, il la serra doucement dans ses bras.
– Va-t-en ! haleta-t-elle, s’ils te trouvent, ils te tueront. Je te croyais au loin, en sécurité. Sukune, pars !
Des larmes coulaient sur son visage, tandis que l’homme, pétrifié par l’horreur et la douleur, cherchait un moyen d’ôter la lance qui avait traversé son corps. Un grand celte aux cheveux blonds roux posa une main sur son épaule :
– C’est inutile ! il est trop tard.
Arwel puisa dans ses dernières forces pour dire encore quelques mots, une promesse :
– Pars, Sukune ! je te retrouverai un jour, mon âme te retrouvera, à travers le temps et l’espace quel que soit ton nouveau visage, ta nouvelle vie, ta nouvelle apparence… mon âme te retrouvera.
Sur une étreinte de son compagnon, son souffle la quitta ; sur son visage, ses dernières larmes commencèrent à geler.
L’homme se leva et esquissa un mouvement en direction des traces laissées par les cavaliers et les chariots. Prévenant sa folie, les guerriers firent un mur devant lui. L’un d’entre eux posa une main sur sa poitrine et le retint fermement en secouant la tête. Désignant le corps d’Arwel, il lui dit :
– Elle a sacrifié sa vie et l’avenir de ses enfants pour sauver la tienne ! tu n’as pas le droit de la risquer sans réfléchir.
L’étranger hésita ; on pouvait voir dans ses yeux noirs la bataille des sentiments qui faisait rage dans sa tête : l’envie de venger la femme qu’il aimait, de faire payer à ses assassins le prix du sang, et la volonté de vivre pour qu’un jour, quelque part, il retrouve quelque chose de l’âme d’Arwel comme elle le lui avait promis. Un long
10
moment passa, puis il ôta la main du guerrier posée sur lui, fit demi-tour et retourna auprès du corps de la jeune femme. Aidé d’un homme de troupe, il brisa la hampe de la lance et reposa doucement le corps de la jeune femme sur la terre gelée.
Ronan, le guerrier celte qui menait la troupe, demanda à ses compagnons de fabriquer une civière pour transporter les dépouilles d’Arwel et de Gaïa. Pendant que les hommes s’activaient, il se laissa emporter par ses souvenirs.
Il revoyait Arwel, toute jeune fille, le jour où Neven, le chef du village l’avait conduite dans sa maison et en avait fait sa compagne. Ensuite, il y avait eu la naissance de Kieran et Enora, deux enfants qui avaient fait la joie et le bonheur d’Arwel et de son époux. Puis, les légions romaines qui lançaient une offensive sur le Sud de la Gaule avaient fini par remonter jusqu’aux alentours des forteresses qui gardaient les terres du sud, et les Celtes (ou Gaulois comme les nommaient les Romains) avaient vu déferler les armées de César sur leurs territoires.
Certains, comme les Volques Tectosages, s’étaient accommodés de l’occupation romaine, y trouvant finalement leur compte. D’autres luttèrent vaillamment contre l’envahisseur, défendant pied à pied leurs terres contre des armées romaines supérieures en nombre.
Neven avait trouvé la mort au cours d’un de ces combats et Arwel s’était retrouvée seule avec ses enfants. Brûlant de rage et de haine envers les occupants, elle avait tout naturellement repris la charge de chef du village sans qu’aucun homme ne songe à contester cette prise de pouvoir.
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Pendant près de deux années, elle avait combattu les escouades romaines qui tentaient de soumettre la région jusqu’au jour où un étranger avait surgi dans sa vie, bouleversant tout sur son passage…
Ronan fut tiré de ses souvenirs par les hommes qui revenaient avec la civière. Ils y déposèrent avec respect les corps d’Arwel et de sa louve. Quatre d’entre eux se saisirent ensuite des branches assemblées en litière de fortune où reposaient, l’une contre l’autre, les dépouilles de la femme et de l’animal et quittèrent lentement le village avec leur funèbre fardeau. Derrière eux, l’étranger se mit en marche suivi du reste de la troupe. Seuls restèrent en arrière Ronan et deux autres guerriers ; tandis que le cortège s’éloignait, ils commencèrent à incendier le village. La seule chose que trouveraient les Romains en revenant sur les terres de Julius, ce serait des cendres.
Ils quittèrent les lieux laissant derrière eux un feu dévorant détruire les chaumières qui, quelques heures plus tôt, abritaient encore la vie de dizaines de villageois.
Ils s’éloignèrent du village et marchèrent jusqu’à ce que l’étranger leur demande de s’arrêter. Ils étaient arrivés sur une éminence qui surplombait une vaste combe orientée à l’ouest.
Déposant leur charge, les guerriers se mirent au travail et commencèrent à ériger un tumulus, tombe généralement réservée aux chefs de clan.
Pendant des heures et des heures, ils se relayèrent pour terminer leur ouvrage. Ils travaillèrent jusqu’à la fin de la nuit, tout le jour et une bonne partie de la nuit suivante, ne s’arrêtant que pour prendre un peu de nourriture.
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Finalement, ils achevèrent leur oeuvre. Comme ils se préparaient à placer les deux dépouilles dans la sépulture, la neige commença à tomber ; d’abord, ce furent quelques flocons qui voletaient de-ci de-là, puis la chute de neige s’intensifia. Sans un mot, Sukune ôta le torque d’or qui ornait le cou d’Arwel et le glissa dans sa ceinture. Il défit ensuite un pendentif de bois couvert de signes étranges qu’il portait, attaché par un lien de cuir à de la garde de son poignard, et le lia autour des mains croisées d’Arwel.
– N’oublie pas ! murmura-t-il, tu as promis de me retrouver !
Il posa son front contre le front glacé de la jeune femme et murmura quelques mots dans une langue inconnue, une incantation ou peut-être une promesse.
Les hommes descendirent la civière dans le trou ; Ils scellèrent l’entrée de la tombe, et finalement, épuisés par la fatigue et le chagrin, ils quittèrent l’éminence, laissant le silence et la nuit reprendre leurs droits sur la campagne environnante.
Ils marchèrent longtemps en silence, chacun perdu dans ses propres pensées. La neige continuait à tomber, rendant plus difficile leur marche dans les sous-bois. Quand enfin ils arrivèrent à l’orée de la forêt, à l’endroit où ils avaient laissé leurs montures, Ronan se tourna vers Sukune :
– C’est ici que nos chemins se séparent. Arwel voulait te sauver ; elle a donné sa vie pour toi ; maintenant tu dois partir ! il ne faut pas que son sacrifice soit vain… Que vas-tu faire ?
L’étranger se tourna vers l’est :
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Yuriko-sumie
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